Discours antérieur

Poème de Mabard Abdias (1995-) – Partenaire d’AFROpoésie – CAMEROUN

Illustration: Cameroun allemand, toile de R. Hellgrewe, 1908

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Ils t’ont dit que tu es un sauvage

Tu as accepté

Ils t’ont dit que ta langue est un patois

Tu as accepté     

Ils t’ont dit que tes Nations sont des ethnies

Tu as accepté

Ils t’ont dit que tes rois sont des chefs

Tu as accepté          

Ils t’ont dit que ta religion c’est de l’animisme

Tu as accepté

Ils t’ont dit que tu ne peux rien sans eux

Tu as accepté

Ils t’ont dit que tu n’as pas de civilisation

Tu as accepté

Ils t’ont dit que tes poètes sont des griots

Tu as accepté

Ils t’ont dit que tes territoires sont des villages

Tu as accepté

Ils t’ont dit que ton art c’est de l’artisanat

Tu as accepté

 

Tu es tout

SAUF

Ce qu’ils t’ont fait croire

 

Au lieu de creuser tes racines

Tu te greffes sur leur branche

Au lieu d’innover

Tu les admires

Au lieu de créer

Tu les imites

Au lieu d’attiser ta gloire

Tu les glorifies

 

Tu as tout fait

SAUF

Ce que tu devrais faire

 

Ce n’est pas la couleur de ta peau

Qui fait de toi le dernier des hommes

Mais c’est ce que tu fais de ton cerveau

Qui fait de toi le dernier des hommes

 

Veux-tu savoir qui tu es ?

Demande à Senghor

Demande à Césaire

Demande à Damas

Veux-tu savoir où tu vas et comment y aller ?

Demande à Anta Diop

Demande à Hamidou Kane

Veux-tu savoir le prix à payer ?

Demande à Madiba

Demande au colonel Mouammar-K

 

Ne sais-tu pas d’où tu viens et où tu vas ?

Reviens d’où tu es

Assieds-toi au pied du baobab

Assieds-toi autour du feu

Écoute le silence des cimetières antiques

Il te dira ce qu’étaient tes ancêtres

Il t’enseignera ton Histoire

Puis tu te lèveras et iras trouver La Grande Royale

Elle te dira d’aller apprendre à convaincre sans avoir raison

Tu iras trouver Anta Diop et il te dira de t’armer de la science

Jusqu’aux dents pour être au rendez-vous de l’Universel

 

Où que vous soyez, ayez cela en conscience

Quand vous serez prêts et armés, revenez

Comme vos ancêtres, regroupez-vous

Devant la cour royale et par troupes,

Allez affronter la nouvelle ère qui s’ouvre à vous !

 

 

La voix du silence, France, Challenges Littéraires Éditions, 2019, pp. 33-35.

 

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Amour fou

Poème de Yves-Emmanuel Dogbé (1939-2004) – TOGO

Illustration: Visages d'Elsa Leïla Mokrane (1993-) – Partenaire d’AFROpoésie – FRANCE/ALGERIE

Visages

Je suis bien
quand je suis avec toi
Ce n’est pas tant les reflets basanés
de ton regard
qui m’attirent et me retiennent
je retrouve avec toi
Un sourire, une espérance
la confiance et la vie
Tu es toute douceur
et tes humeurs n’ont d’égal
que les feux jaloux qui te consument
je suis quand même bien avec toi
et je t’aime
d’un amour d’enfant
irréfléchi
et fou.

 

 

Monologue d’un père éploré

Poème de Rodrigue Hounsounou (1986-) – Partenaire d’AFROpoésie – BÉNIN

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Assis ce soir là,

Sur ce banc las;

Dans ce long tunnel où clignotaient

Les lumières de la vie sur terre.

Mes mains ancrées

Dans mes jambes, ma tête baissée

Et le regard emporté par le vide;

J’attendais le cri de mon cid,

Mon gosse. Oui, j’allais être père.

Et à chaque instant que s’égrenaient presto

Les minutes de cette horloge de l’hosto,

Ma joie n’avait plus de repère.

 

C’est un ange sur terre;

Un nouvel ange sur terre

 

Comme une flèche dans la main

D’un guerrier affûté;

J’avais l’arme fatale pour égayer

Ma vie; un long feu éteint.

Des projets se dessinaient

Dans ma tête comme un festin.

Je planifiais déjà l’avenir militaire

De mon gamin.

Le temps était venu

Où mon enfant était devenu

Presqu’un homme.

Oui, presqu’un homme

 

C’est un ange sur terre;

Un nouvel ange sur terre

 

Une nuit comme toutes les nuits,

Rentrant chez moi tout épuisé

Par la journée.

Mais pensant au sourire inouï

De mon enfant qui allait m’accueillir.

Je vis mon père, ma mère, mes amis

Assis devant ma porte endeuillée ;

Ma femme des larmes aux yeux.

Alors, j’ai compris

Mon enfant venait de rejoindre

Les cieux. Et ma vie

Allait basculé dans l’ombre.

 

C’est un ange dans le ciel

Un ange de plus dans le ciel

C’est un ange dans le ciel

Un ange de trop dans le ciel

 

Sa mère m’a dit toute embrouillée

Que ce qu’il préférait avant tout;

C’était de monter son poney

Artificiel. Et d’aller se balader partout.

Il adorait faire de l’équitation.

Mon petit va manquer à ce cheval.

Il adorait l’action.

Mon garçon ne sera pas maréchal.

 

C’est un ange dans le ciel

Un ange de plus dans le ciel

C’est un ange dans le ciel

Un ange de trop dans le ciel

 

On m’a souvent dit de façon froide

Que la vie est faite de grandes

Surprises. Il a fallu qu’elle achève

Mon âme pour que tous mes rêves

Se brisent. Sa mère et moi,

Ensemble, nous avons souffert

Pour que cet ange pousse sans émoi

Son premier cri dans cet univers.

Mon enfant, si je savais que la mort

T’arracherait à nous le lendemain,

J’aurais profité de nos aurores

Lorsque ta mère dans ses mains

Te dorlotait pour te dire

Nos adieux.

Oui, adieu ma lyre !

Ta mère te dit adieu.

 

C’est un ange dans le ciel

Un ange de plus dans le ciel

C’est un ange dans le ciel

Un ange de trop dans le ciel

 

Si je l’avais su,

Je ne serais jamais devenu père

Aujourd’hui, j’ai l’âme décousue

Et le cœur rempli de colère.

 

 

Morceaux choisis

Poème de Malek Haddad (1927-1978) – ALGÉRIE (Kabylie)

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Je me souviens des routes bleues

La mer était gentille

La montagne gardait un sourire bourru

Ta main tremblait comme une angoisse

Il faisait chaud sur les baisers

Les raisins rosissaient

Une cascade en chevelure avait mouillé mes yeux

.

Il reste sur la route un air de mandoline

Et quand le soir dort dans mes yeux

Je ne rêve jamais

Tellement

La cascade a le goût des aurores

.

.

In Le malheur en danger

 

La chronique du poète (4)

Poème de Rodrigue Hounsounou (1986-) – Partenaire d’AFROpoésie – BÉNIN

Illustration: La Crucifixion, Évangiles de Rabula, 586, Bibliothèque Médicéo-Laurentine.

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Dans les vicissitudes de leur vie,

Des ex-tôlards à la rencontre de Dieu,

Cherchent la repentance et la foi.

C’est Dieu qui donne la joie.

C’est Dieu qui pardonne aux odieux.

 

Mais l’Église est moins tolérante.

Leurs crimes, collés à leur front

Comme des étiquettes d’un pavillon,

Font revivre le film de leurs actes

 

Horribles, malsains ou pervers.

La société les rejette sans aloi.

Et pourtant, ils ont la foi.

Ils le disent avec ferveur: des ouverts !

 

Ils le chantent et le crient d’ailleurs

Tous les dimanches avec fureur.

Cependant, ils ferment tels des hordes

La porte à l’amour et à la miséricorde.

 

C’est l’échec de la réinsertion.

Crimes commis avec préméditation,

Crimes commis par auto-défense,

Crimes commis par inadvertance ;

 

Ça leur collent à la peau.

Ils sont mal dans leur peau.

Ils sont mal vus de leurs pairs.

Et ils le paient très cher.

 

C’est ce refus de tolérance

Qui les replonge dans la violence ;

Ce qui fait d’eux des repris de justice

Sans complaisance.

 

A bas l’Église sans rémission !

A bas le Chrétien sans commisération !

A bas la Société sans tolérance ;

Initiatrice de violence et de vengeance !

 

 

Retrouvez la chronique précédente en cliquant ici

 

Antsa

Poème de Jacques Rabemananjara (1913-2005) – MADAGASCAR

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Ile !

Ile aux syllabes de flammes !

Jamais ton nom

Ne  fut plus cher à mon âme !

Ile,

Ne fut plus doux à mon cœur !

Ile aux syllabes de flamme,

Madagascar !

 

Quelle résonance !

Les  mots

fondent dans ma bouche :

Le miel des claires saisons

Dans le mystère de tes sylves,

Madagascar !

 

Je mords la chair vierge et rouge

Avec l’âpre ferveur

Du mourant aux dents de lumière

Madagascar !

 

Un viatique d’innocence

dans mes entrailles d’affamé,

Je m’allongerai sur ton sein avec la fouge

du plus ardent de tes amants,

du plus fidèle,

Madagascar !

 

Qu’importent le hululement des chouettes

le vol rasant et bas

des hiboux apeurés sous le faîtage

de la maison incendiée !oh, les renards,

qu’ils lèchent

leur peau puante du sang des poussins, du sang auréolé des flamants-roses !

Nous autres, les hallucinés de l’azur,

nous scrutons  éperdument tout l’infini de bleu de la nue,

Madagascar !

 

 

Antsa, 1956, Présence Africaine

 

Le prière d’Adam

Poème de Léon Dierx (1838-1912)– FRANCE (La Réunion)

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Songe horrible ! ― la foule innombrable des âmes
M’entourait. Immobile et muet, devant nous,
Beau comme un dieu, mais triste et pliant les genoux,
L’ancêtre restait loin des hommes et des femmes.

Et le rayonnement de sa mâle beauté,
Sa force, son orgueil, son remords, tout son être,
Forme du premier rêve où s’admira son maître,
S’illuminait du sceau de la virginité.

Tous écoutaient, penchés sur les espaces blêmes,
Monter du plus lointain de l’abîme des cieux
L’inextinguible écho des vivants vers les dieux,
Les rires fous, les cris de rage et les blasphèmes.

Et plus triste toujours, Adam, seul, prosterné,
Priait ; et sa poitrine était rougie encore,
Chaque fois qu’éclatait dans la brume sonore
Ces mots sans trêve : « Adam, un nouvel homme est né ! »

― « Seigneur ! Murmurait-il, qu’il est long, ce supplice !
Mes fils ont bien assez pullulé sous ta loi.
N’entendrai-je jamais la nuit crier vers moi :
« Le dernier homme est mort ! Et que tout s’accomplisse ! »

 

In Les Lèvres closes

 

Lente spirale (extraits)

Poème d’Esther Nirina (1932-2004) – MADAGASCAR

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Elle n’est pas à déterrer
La racine
Qu’elle immerge et circule…
Dans le sol majeur
Pour joindre les pages blanches
Seul lieu
Où tu défis la mort
Et rencontre tes semblables.

***

L’odeur de vanilles
Cramées
L’avancée du miel
Qui ruisselle
Dans les entrailles de
Ma terre
Laboure la danse
Du peuple-dieu
Qui par l’empreinte
De leurs pas
Signe
L’ouverture de chaque clôture
Pour ce petit rien
Spatial
Point tonique
Du monde à venir.

***

Parle du pays
Où il pleut
Des pierres de topaze
Rosées suspendues
Sur toile d’araignée

La distance
N’est plus.

Le pont
Se situe

Entre révolte
Et la barque de prières

Il est temps
De tendre l’ouïe
Aux confidences
De la conscience
Sans s’écarter jamais
De l’œil locomotive
Qui glisse
Dans la nuit du sentier souterrain
Par où

La solitude n’est
Que terre liquide
Qui amasse la mémoire
Du futur