Aimé Césaire (1913-2008) – FRANCE (Martinique)

l’exil s’en va ainsi dans la mangeoire des astres
portant de malhabiles grains aux oiseaux nés du temps
que jamais ne s’endorment jamais
aux espaces fertiles des enfants remuées
Ferrements
Aimé Césaire (1913-2008) – FRANCE (Martinique)

l’exil s’en va ainsi dans la mangeoire des astres
portant de malhabiles grains aux oiseaux nés du temps
que jamais ne s’endorment jamais
aux espaces fertiles des enfants remuées
Ferrements
Serge Patient (1934-) – GUYANE FRANÇAISE

[…]
Mais vous m’avez compris
j’ai beau parler en paraboles
j’ai beau parler en pataboles
et dire assiettes cassées bois
renversés c’est pas de bol
je parle petit-nègre
et le grand matical
la grammaire à grand-mère
mon violon dingue
Nous ne pourrons plus rire
à Kourou-plage
nos jeux de corps
nos jeux de mains
nos jeux câlins
non je n’ai pas tout dit
nos jeux sont frappés d’interdit
Je voudrais bien tourner la page
je voudrais bien passer l’éponge
et je me dis parfois
fais pas ta mauvaise tête
fais pas le mauvais nègre
chante l’averse et le soleil
la joie de vivre enfin en images précises
évoque cette nuit d’orage sur le fleuve
où l’éclair fut stylet d’émeraude ébréchée …
Mais non je ne veux pas de souvenirs qui paralysent
ni que l’on se méprenne
au point de me surprendre
en posture élégiaque
je ne veux témoigner que pour ceux qui se taisent
ceux qu’on arrache de leur terre
ceux qu’on arrache de leur case
ceux de mon peuple baillonné
ceux de ma race méprisée.
« Témoignage pour Kourou », Éditions Caribéennes, 1980
Idir Tas (1960-) – Partenaire d’AFROpoésie – ALGÉRIE (Kabylie)

Je me souviens Marguerite des virées près des noyers
Je me souviens Marguerite de l’une de tes robes fleuries
Je me souviens Marguerite des glaces qu’on voulait manger
Je me souviens Marguerite de ton humeur réjouie
Tu tapais la belote sur ton tapis vert émeraude
Des parties il en a vues mais il en redemandait
Je me souviens Marguerite de ton biscuit préféré
Tu prenais la meringue avec un café corsé
Que tu ne sucrais jamais
Je te revois Marguerite manger ton bout de tomme
De la gelée de framboise sur une assiette de roses
Tu t’asseyais sur un banc le soir après le souper
Ton chapeau de paille brillait comme un soleil des thuyas
Je me souviens Marguerite de ton jardin près de ton lit
Tu n’avais qu’à ouvrir ta fenêtre pour voir tes fleurs polies
De soleil de gentillesse
C’est là qu’est ta demeure longtemps après
Que ta maison a brûlé en entier
C’était à cause de la guerre
Mais tu ne lui en as pas tenu rancune
Car tu sais que parfois les hommes deviennent fous
C’est ta générosité qui t’a enseigné le pardon
Je me souviens Marguerite des virées près des noyers
Je me souviens Marguerite de l’une de tes robes fleuries
Je me souviens Marguerite des glaces qu’on voulait manger
Je me souviens Marguerite de ton humeur réjouie
Je me souviens Marguerite je me souviens Marguerite
À la mémoire de Marguerite Chabert-Bourne [1906-1999]
Extrait de “Les Poissons Migrateurs”, d’Idir Tas, Les Éditions du Net, novembre 2015 (repris dans “Chansons du Figuier Bleu”, Les Éditions du Net, juin 2016).
Georges Henein (1914-1973) – EGYPTE

Attention aux trésors que nul ne réclame
à l’écolier patient et taciturne
oublié depuis toujours dans un coin sombre
à l’écolier qui brusque les rêves
qui adoucit la vie
qui forge une femme comme on grée un navire
qui voit au-delà du mur de clôture
au-delà des monts
au-delà des mers
qui serait déjà au bout du monde
si nous n’étions là pour lui parler de reflux
Attention à cette frange de folie pure
au front d’une châtelaine
et au froid des colonnes en marge de ses tempes
et à son cri où la nuit dépose
la fatigue des oiseaux
Attention à cette végétation éhontée qui s’interpose entre les êtres et qui leur donne enfin le droit de se dire séparés.
Etzer Vilaire (1872-1951) – HAITI

Loin de toi, c’est la nuit,
C’est la nuit triste et sombre,
Et mon cœur plein d’ennui
S’ensevelit dans l’ombre.
Loin de toi, tout fléchit :
Mon espoir, mon courage ;
Loin de toi, mon esprit
Se voile d’un nuage.
Les années tendres (1907)
Article de , pour notre partenaire AFRIK.COM

Préfacé par Julian Gerstin, Vodou to Zouk : A Bibliographic Guide to the Music of the French-speaking Caribbean and its Diaspora (African Diaspora Press, 2010) de John Gray est le premier volume des séries Black Music Reference de l’African Diaspora Press.Ce travail important documente les traditions musicales vernaculaires des Antilles Françaises et Créoles. Ses près de 1300 entrées couvrent l’ensemble des îles de langue française, particulièrement Haïti, la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane française, ainsi que leurs enclaves à l’étranger en France, aux États-Unis et au Canada.
Les styles couverts vont de la musique liturgique du vodou haïtien, aux musiques folks et de danse populaires tels que le Kalenda, le bélé, le compas, le zouk, la ragga et plus encore.
Un long chapitre biographique et critique donne de l’information sur plus de 350 des principaux musiciens et producteurs de la région. La plupart des documents sont en anglais, français et espagnol, avec un peu de créole. Interdisciplinaire, le livre offre une large gamme de perspectives, surtout à partir des sciences humaines et sociales, qui vont des études académiques au reportage populaire. Une introduction par le compilateur et une préface savante de l’ethnomusicologue Julian Gerstin aident à contextualiser l’histoire de la région et de son héritage musical éclatant.

John Gray est le directeur du Black Arts Research Center in Nyack de Nyack, New York. Parmi ses publications antérieures, on retrouve African Music (1991) ; Fire Music : A Bibliography of the New Jazz, 1959-1990 (1991) ; Blacks in Classical Music (1988) ; Blacks in Film and Television (1990) ; Black Theatre and Performance (1990) ; and, Ashe, Traditional Religion and Healing in Sub-Saharan Africa and the Diaspora (1989), tous publiés par Greenwood Press.
Auguste Lacaussade (1815-1897) – FRANCE (La Réunion)

S’il est une heure fortunée
Parmi nos heures d’ici-bas,
Une heure de paix couronnée,
Et de trêve à nos vains débats,
C’est l’heure, entre toutes bénie,
Où la strophe aux fraîches senteurs,
Pour nous, au vent de l’harmonie,
S’épanouit en vers chanteurs ;
C’est l’heure où quelque âme inconnue,
Sœur par l’accent et par le luth,
A notre muse inculte et nue
Adresse un fraternel salut ;
Où des mains que Dieu même inspire,
Nous consolant de tout affront,
Jettent des fleurs sur notre lyre,
Et des lauriers sur notre front.
O fleurs au poétique arôme,
Aumône d’accords et d’encens,
Dont l’haleine enivrante embaume
Les plus intimes de nos sens ;
Parfums sans prix, voix cadencée,
Lauriers aux rameaux toujours verts,
Strophe pieuse où la pensée
Parle encore plus haut que le vers ;
Offrande sainte du poète,
Dons vrais du cœur, chants ingénus,
Dans mon humble et pauvre retraite,
Soyez, soyez les bienvenus !
Et toi, toi qui me les envoies,
Ces dons cueillis sur les hauts lieux,
Toi qui fais sur mes sombres voies
Chanter ton vers mélodieux ;
Barde frère, dont le courage,
Réveillant mon luth endormi,
A traversé ma nuit d’orage
Pour m’apporter tes chants d’ami ;
Puisse le sort, pour moi sévère,
Clément et facile à tes vœux,
Dans ta course à travers la terre,
Vouloir les choses que tu veux !
As-tu dans ton cœur de jeune homme
Quelque beau rêve aux plis flottants,
Vierge que tout bas ta voix nomme,
Vierge qu’implorent tes vingt ans ?
Blonde et jeune de chevelure,
Vois-tu, dans l’ombre de tes nuits,
Une lumineuse figure
Sourire à tes chastes ennuis ?
Eh bien, qu’à l’heure où, lente et pâle,
La lune, oiseau mystérieux,
Ouvrant ses deux ailes d’opale,
Prend son vol à travers les cieux ;
L’onde au mélodieux ramage,
La brise aux murmures sacrés,
Bercent pour toi sa molle image
Sur un nuage aux flancs nacrés ;
Et que l’ange des doux mensonges
Fasse éclore, dans sa beauté,
Du blanc calice de tes songes,
Une blanche réalité !
Es-tu de ceux qu’un souffle enflamme,
Esprits épars dans l’univers,
Qui portent caché dans leur âme
Le mal de la muse et des vers ;
De ceux qu’une âpre soif altère,
Et qui, troublés jusqu’au tombeau,
S’en vont inquiets par la terre,
Malades de l’amour du beau ?
Eh bien, qu’une large harmonie,
Berçant le cours de tes pensées,
Pour en alléger ton génie,
Les roule à flots toujours pressés !
Qu’aux pieds ombreux des ravinales,
Dans quelque île aux flots caressants,
Ta vie aux brises virginales
S’exhale en lumineux accents !
Que de son onde au ciel puisée
L’aube, mouillant l’herbe des champs,
Roule ses perles de rosée
Sur la jeunesse de tes chants !
Que chaque jour, plus riche encore,
Éblouissante ascension,
Sur ton esprit, comme une aurore,
Se lève l’inspiration !
Qu’enfin sur ta route choisie,
Rencontrant un bonheur rêvé,
Tu trouves dans la poésie
Ce qu’hélas ! je n’ai point trouvé.
Bonheur ! éternelle chimère !
L’homme, jouet d’un sort railleur,
Ne quitte le sein de sa mère
Que pour apprendre la douleur.
Une expérience fatale,
L’abreuvant de déceptions,
Effeuille pétale à pétale
La fleur de ses illusions.
Combien d’amis de ma jeunesse
Ont déjà fui de mon chemin !
Leur main, que pressait ma tendresse,
Hélas ! ne presse plus ma main.
Comme de gais oiseaux qu’assemble
Un même nid dans les buissons,
Par les airs nous allions ensemble,
Unis d’amour et de chansons.
D’un même arbre branches jumelles,
Nous mêlions nos rameaux aimés ;
Mais la vie aux bises cruelles
De toutes parts nous a semés.
Les uns, troupe joyeuse et blonde,
Les plus rieurs de ma saison,
Sont partis pour un autre monde,
Avides d’un autre horizon.
Ceux-ci, vains oiseaux de passage,
Oubliant leurs jours de frimas,
Ont changé d’âme et de visage,
Hélas ! en changeant de climats.
Ceux-là, groupe stérile et louche,
Renégats au cœur sec et mort,
Unissent leur bouche à la bouche
Qui ment, qui calomnie et mord !
Et pourtant leur voix qui m’accuse
Devrait plutôt sur moi gémir !
Pourtant ce qu’a flétri la Muse,
Tout noble cœur doit le flétrir !
Nègres, mes frères ! peuple esclave !
J’ai vu votre joug détesté,
Et de mon sein, bouillante lave,
A jailli mon vers irrité !
Non ! votre mal n’est pas un thème
A moduler de vains concerts !
Ma lèvre a connu l’anathème,
Car ma main a pesé vos fers !
De ceux-là que votre souffrance
Avait émus en d’autres jours,
J’espérais… candide espérance !
A ma voix ils sont restés sourds !
Plongés dans un sommeil de pierre,
Lorsque vint l’heure des combats,
L’un a renié comme Pierre,
L’autre a trahi comme Judas.
Est-ce impuissance, orgueil, envie ?
Dieu le sait ! – mais mon cœur est las ;
Et sur les ronces de la vie
Je tombe, enfin ! je saigne, hélas !
Ainsi partout deuil et tristesse !
L’homme, d’espoir découronné,
Au mont désert de la vieillesse,
Marche des siens abandonné.
Étouffons donc notre délire,
Et laissons nos pleurs seuls parler !
Il est des douleurs que la lyre
Est impuissante à consoler !
Mais pourquoi d’un triste nuage
Assombrir l’azur de ton ciel ?
Pourquoi, dégoûté du breuvage,
Mêler mon absinthe à ton miel ?
Sauve du doute qui m’assiège
Ton avril au rêve enchanté ;
Lys, garde ta robe de neige !
Cygne, ton plumage argenté !
De ta foi n’éteins pas les flammes ;
Aime et chante au milieu des pleurs :
Le chant est le parfum des âmes !
L’amour est le parfum des cœurs !
Il est vrai, nos tiges sont nées
Dans les gazons d’un sol pareil ;
Mais, ami ! sur nos destinées
Ne luit pas un même soleil.
Un même rocher vert de mousse
De son onde allaita nos jours ;
Mais ton eau chante, heureuse et douce,
La mienne gémit dans son cours.
Sur des mers où l’aube étincelle,
Ta muse aux fraîches visions
Monte une odorante nacelle
Où rament les illusions ;
La mienne au choc des vents contraires
Soutient la lutte du devoir,
Car ma nef d’un peuple de frères
Porte la fortune et l’espoir.
Toi, tu vois sur de blanches grèves
Des bords aimés poindre et fleurir ;
Moi, je vois, par delà mes rêves,
Nos libertés à conquérir !
Donc sur leurs routes opposées
Laissons voguer nos deux esquifs :
A toi les ondes apaisées !
A moi la vague aux noirs récifs !
Mais si jamais, pour les tempêtes
Désertant de paisibles bords,
Tu voulais, rêvant nos conquêtes,
Dans mes eaux risquer tes sabords ;
Si, bravant les fureurs sauvages
Du présent contre l’avenir,
Pour tenter les mêmes rivages,
Tes mâts aux miens voulaient s’unir ;
Fendant la vague échevelée
Qui me roule dans ses brouillards,
Viens avec moi, dans la mêlée,
Affronter les mêmes hasards ;
Et dans nos barques fraternelles,
Sous l’œil de Dieu, couple indompté,
Nageons de la rame et des ailes
Vers les mers de la Liberté !
Le dernier tome de la trilogie « Le murmure du figuier bleu », « L’utopie des cigognes » – sorti aux éditions du Net en mars 2016 –, coïncide avec le retour de l’auteur, en août 1989, dans son pays natal en tant que professeur d’université à Constantine puis à Laghouat. Tout en réapprenant à vivre aux côtés des siens et dans des lieux familiers, le narrateur découvre peu à peu le décalage entre l’Algérie de son enfance et l’Algérie contemporaine qui est en train de s’enfoncer dans les ténèbres du terrorisme.
À mesure que grandit son exil intérieur, s’épanouissent des lettres imaginaires qui lui permettent de rejoindre par la pensée Celle qu’il n’a jamais cessé d’aimer et qu’il rêve de retrouver un jour en France. L’histoire personnelle nous dévoile l’impact sur un individu du courant noir qui a traversé l’Algérie durant ces années.
Si j’essaie de comprendre ce qui se passe en Algérie actuellement, je citerais seulement un mot : rhinocérite. Beaucoup d’hommes sont atteints par cette maladie contagieuse. Je rends hommage à Ionesco dont j’aime l’univers et le regard qui interroge l’absurde.
C’est aussi par l’utopie, à la fois baume et objectif de survie, que le narrateur parvient à scier les barreaux de sa prison psychologique. En décembre 1994, le vœu de l’auteur sera exaucé ; il fera de nouveau ses valises pour un nouveau départ, fidèle à son destin d’éternel voyageur.
Six chansons émaillent le texte : chanson de la solidarité, de la clairvoyance, d’un désir, de la maison délabrée, des beaux jours et de l’adieu, dernière chanson de cette autobiographie romancée qui oscille entre vérité et recréation d’une destinée échappant parfois à l’auteur.
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