L’orchestre de la savane

Emma, 7ans – FRANCE

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Adieux de l’hôtesse arabe

Victor Hugo (1802-1885) – FRANCE

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Puisque rien ne t’arrête en cet heureux pays,
Ni l’ombre du palmier, ni le jaune maïs,
Ni le repos, ni l’abondance,
Ni de voir à ta voix battre le jeune sein
De nos soeurs, dont, les soirs, le tournoyant essaim
Couronne un coteau de sa danse,

Adieu, voyageur blanc ! J’ai sellé de ma main,
De peur qu’il ne te jette aux pierres du chemin,
Ton cheval à l’oeil intrépide ;
Ses pieds fouillent le sol, sa croupe est belle à voir,
Ferme, ronde et luisante ainsi qu’un rocher noir
Que polit une onde rapide.

Tu marches donc sans cesse ! Oh ! que n’es-tu de ceux
Qui donnent pour limite à leurs pieds paresseux
Leur toit de branches ou de toiles !
Qui, rêveurs, sans en faire, écoutent les récits,
Et souhaitent, le soir, devant leur porte assis,
De s’en aller dans les étoiles !

Si tu l’avais voulu, peut-être une de nous,
Ô jeune homme, eût aimé te servir à genoux
Dans nos huttes toujours ouvertes ;
Elle eût fait, en berçant ton sommeil de ses chants,
Pour chasser de ton front les moucherons méchants,
Un éventail de feuilles vertes.

Mais tu pars ! – Nuit et jour, tu vas seul et jaloux.
Le fer de ton cheval arrache aux durs cailloux
Une poussière d’étincelles ;
A ta lance qui passe et dans l’ombre reluit,
Les aveugles démons qui volent dans la nuit
Souvent ont déchiré leurs ailes.

Si tu reviens, gravis, pour trouver ce hameau,
Ce mont noir qui de loin semble un dos de chameau ;
Pour trouver ma hutte fidèle,
Songe à son toit aigu comme une ruche à miel,
Qu’elle n’a qu’une porte, et qu’elle s’ouvre au ciel
Du côté d’où vient l’hirondelle.

Si tu ne reviens pas, songe un peu quelquefois
Aux filles du désert, soeurs à la douce voix,
Qui dansent pieds nus sur la dune ;
Ô beau jeune homme blanc, bel oiseau passager,
Souviens-toi, car peut-être, ô rapide étranger,
Ton souvenir reste à plus d’une !

Adieu donc ! – Va tout droit. Garde-toi du soleil
Qui dore nos fronts bruns, mais brûle un teint vermeil ;
De l’Arabie infranchissable ;
De la vieille qui va seule et d’un pas tremblant ;
Et de ceux qui le soir, avec un bâton blanc,
Tracent des cercles sur le sable !

Khadim Mbodj devient partenaire d’AFROpoésie!

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Né le 15 décembre 1987, à bientôt trente ans, je suis un jeune Sénégalais amoureux des lettres depuis mon plus jeune âge et fâché avec tout autre chose. A l’âge où d’autres découvrent les délices et affres de la vie, je découvre les règles classiques  de la poésie dans un manuel de français au lycée, écris sonnets, odes et autres poèmes ringards avec une certaine maîtrise. A tel point que je me prends depuis pour un poète, sans recueil certes, mais d’autres en ont et ne sont pas poètes pour autant. Quelques palmes minimes à des concours, quelques félicitations plus ou moins sincères  sont venues me conforter depuis dans mon erreur.

Puis un beau jour je découvre ce bon vieux vers libre. Finis les poèmes ringards, classiques, corsetés. La rime, le pied, les syllabes. Bonjour la modernité. Me voilà entré de plain-pied dans mon siècle. Depuis j’essaie, sans grand succès sans doute, comme des millions de littérateurs avant moi, de faire du neuf avec du vieux. De réussir la parfaite alchimie entre imiter et ne pas imiter. De quoi m’occuper à temps plein pour les 30 ou 40 prochaines années. Rien que ça.

Mon courriel: khadimmbodj@yahoo.fr  

La chevelure

Charles Baudelaire (1821-1867) – FRANCE

En illustration- Weslande Olysse – HAÏTI

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Ô toison, moutonnant jusque sur l’encolure !
Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
Extase ! Pour peupler ce soir l’alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir !

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
Comme d’autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.

J’irai là-bas où l’arbre et l’homme, pleins de sève,
Se pâment longuement sous l’ardeur des climats ;
Fortes tresses, soyez la houle qui m’enlève !
Tu contiens, mer d’ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :

Un port retentissant où mon âme peut boire
A grands flots le parfum, le son et la couleur ;
Où les vaisseaux, glissant dans l’or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
D’un ciel pur où frémit l’éternelle chaleur.

Je plongerai ma tête amoureuse d’ivresse
Dans ce noir océan où l’autre est enfermé ;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé !

Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
Vous me rendez l’azur du ciel immense et rond ;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m’enivre ardemment des senteurs confondues
De l’huile de coco, du musc et du goudron.

Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu’à mon désir tu ne sois jamais sourde !
N’es-tu pas l’oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?

La guerre des Vents

Combilé Djikine dite Noks (1992-) – Partenaire d’AFROpoésie – FRANCE/MALI

 

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Une gorge de rue, où tous les vents de la ville s’infiltrent,

Comme dans une artère encombrée

Crachante, pleine de secousses, maladive épurée

À l’égout des tempêtes,

Un bras sans finitude.

Quand l’instant vient où me déconçevoir

Est ma raison d’ici – un ailleurs pour le corps,

Je m’engouffre au profond de ces fibres de l’air

Jetées par accident, giclées dans la ruelle

Par un ciel dénervé, un dieu compatissant…

Et la guerre des Vents me gifle dans l’oubli.

 

19.11.2016

Paul et Marie

Waounwa Tinha Florentin (1948-) (poème et illustration) – Partenaire d’AFROpoésie – BÉNIN

Humilité ! Humilité ! Alléluia !

Dernier refuge d’une cheville enflée,

Regarde, je n’ai pas d’assise.

.

Les grandes jambes adultes

Sermonnent Ciel et Terre.

Dieu a peur. Les chiens aboient.

.

Les enfants rient,

Gorge nouée, dénouée.

.

Petit Paul joue au dragon,

Fait peur au monde, se fait peur.

Il existe, fragile, fort et beau.

.

Petite Marie joue à la dame,

Équilibre, déséquilibre, tombe,

Recommence.

Elle existe, fragile, forte et belle.

.

J’écris pour ne pas tomber

Waounwa Tinha Florentin devient partenaire d’AFROpoésie!

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Je m’appelle Waounwa Tinha Florentin. Je suis né le 28 décembre 1948 à Titongon, dans la sous-préfecture d’Aplahoué, département du Mono, au sud-ouest du Dahomey (actuel Bénin).

Après mes études primaires, élémentaires à l’école du village de Kinkinhoué, j’ai passé et réussi le concours d’entrée en sixième ; cela m’a permis d’obtenir une bourse d’études et d’entrer au lycée Béhanzin de Porto-Novo où, de la sixième en terminale, j’ai suivi mes études secondaires et obtenu le Bac (série A4_Philosophie /Lettres)

Ensuite, refus d’une bourse d’études en philosophie que j’avais demandée puis accord d’office d’une bourse d’études littéraires que je n’avais pas demandée. À prendre ou à laisser. À défaut de philosophie, j’ai commencé des études supérieures en littérature à l’Université du Bénin (École des Lettres) et obtenu le Diplôme Universitaire d’Études Littéraires (D.U.E.L.) en deuxième année du premier Cycle d’Enseignement Supérieur (Série Lettres Modernes).

La troisième année d’études n’étant pas encore créée dans cette jeune université, c’est en France que j’ai préparé la Licence et la maîtrise d’enseignement de Lettres puis le Diplôme d’Études Approfondies (DEA- spécialité « Création Littéraire, Idées, Thèmes et Formes ») à l’Université de Toulouse-Le Mirail (actuelle Université Jean Jaurès). Parallèlement j’y ai préparé la Licence puis la maîtrise de philosophie, matière que j’ai commencé à enseigner en lycée dès 1981 avant d’obtenir mon CAPES quelques années plus tard.

Ma passion pour la poésie date de mon enfance où j’écoutais raconter des histoires le soir, plus fasciné par la voix de la conteuse ou du conteur que par le contenu. Cette fascination a continué à l’école primaire où mes exercices préférés étaient la lecture et la « Récitation ». Celle-ci m’incitait en classe à jouer de ma voix et de mon corps sur la petite « scène » devant mes camarades et à côté du bureau du maître. De retour à la maison, je me faisais plaisir à dire et jouer le même poème devant mes frères et sœurs.

C’est à cette époque que j’ai commencé à imaginer des histoires en ma langue maternelle l’Adja et à les dire. Plus tard, à la découverte du Cid de Corneille, je l’avais traduit, joué avec mes villageois et rencontré pour la première fois, le choc des cultures : ce que l’on a le droit ou pas de dire à certaines heures du jour ou de la nuit, même s’il ne s’agit que d’œuvres de fiction ! Toute profération inopportune selon ma culture, risquant de provoquer les esprits et entraîner de leur part, des réactions imprévisibles, etc.

J’étais mûr pour l’écriture, cette façon de dire des choses que personne ne peut entendre, sauf peut-être les esprits : écrire comme pour nouer un dialogue avec eux, me faire expliquer les choses, les comprendre et me faire comprendre par eux, une sorte d’auto-initiation par l’écriture sous toutes ses formes, y compris la poésie, la forme la plus adaptée à ce genre de rencontre mystérieuse avec la vie, quel qu’en soit l’aspect, sans passer par une réelle initiation. La réflexion philosophique n’a fait qu’approfondir cette passion devenue l’authentique vecteur de l’humain érigé en une nécessité et une finalité de mon écriture, poétique ou non. Cela oriente mes lectures, mes rencontres et, au final, mobilise mon projet :

  • de publication et d’édition d’un recueil de poésie d’une part,
  • d’autre part de collaboration en une « écriture » multiple avec des artistes : peintres, musiciens (musiciennes), sculpteurs (sculptrices). Le but : expositions, récitals, livres audio, livres d’artiste, petites pièces poétiques à sculpter sur des matériaux variés, démontables et re-montables à volonté par le public pour faire sens à l’infini : œuvre polymorphe et ouverte, révélatrice de talents ignorés, à développer par qui le désire en vue de devenir auteur à son tour…

Il m’incombe d’exprimer, pour finir, toute ma profonde gratitude à Melle Combilé Djikité sans qui j’aurais mis plus de temps à connaître AFROpoésie.

 

Pour me contacter: tinha.voix@gmail.com

Assagi lliɣ (Je suis)

Lounès Matoub (1956-1998) – KABYLIE (Algérie)

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Assagi lliɣ azekka wissen
Nniɣ-d ayen ẓriɣ
D wayen a ttwaliɣ
Cfut di targa ma ɣliɣ
D anza-w aa wen-d-yessiwlen

Ya lemri fki-ɣ-ak-n udem-iw
Tṛeğmeḍ-t-id s ccwami
Mi kkerɣ ad qazmeɣ lebɣi-w
Iḍelb-iyi-d ayagi
D idammen-is neɣ d idammen-iw
D netta neɣ d nekkini

Ifer n leḥbeq yugad
Yugad taɣert d-ileḥḥun
Ul-iw kecment-ett tiqqad
T-times i t-id-yettsuḍun
Abeḥri n lḥif a yettzad
Bɣan awal a ɣ-t-ɣbun

Bɣan a ɣ-ḥeṛṛen s amḍiq
Iweryan heggan-aɣ-ten
Mi newqeε an-nettijjiq
Llazuq ger wafriwen
Ajenwi a d-yas s aεenqiq
A ɣ-zellun yiwen yiwen

Xas ḥeṛṛen-iyi ṛebεa leḥyuḍ
Xas lfinga a tt-waliɣ
Xas lḥif a yi-d-isuḍ
Xas yecceḍ webrid aa awiɣ
Ma nnan-iyi-d s anda tleḥḥuḍ
A sen-iniɣ nek d Amaziɣ

Traduction de Yalla Seddiki 

Je suis

Aujourd’hui vivant, demain, qui sait ?
J’ai dit ce que je sais
Et ce que je vois,
Il vous en souvienne: si je sombre dans la rigole
Mon spectre vous appellera.

Miroir, je t’ai offert mon visage:
Tu l’as lapidé de balafres.
Me dressant pour affronter mon désir,
Il exigea de moi ceci:
Mon sang ou le sien;
C’était ainsi: c’était lui ou moi.

La feuille de basilic se terrorise,
Se terrorise à la sécheresse accourant.
Mon coeur est creusé des brûlures,
Du feu qui souffle sur lui.
Voici que le vent du malheur s’affraîchit,
Ils veulent en nous bannir jusqu’à la parole.

Ils ont dessein de nous barrer la route,
Les gluaux pour notre capture sont apprêtés.
Aux abois nous criaillons,
La résine entravant nos ailes.
Le poignard s’aiguise à nos cous,
Ils nous égorgeront les uns après les autres.

Si quatre murs m’enserrent,
Si je ne vois que l’échafaud;
Si la misère m’aspire
Et si mon chemin est une pente au gouffre;
Que l’on me dise: Où crois-tu aller ?
Je clamerai: Je suis Amazigh !

 

Hymne du Silence

Aly Baba Faye (1961-) – Partenaire d’AFROpoésie – SENEGAL

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Photo © Patron Henekou

Du fond muet des profondeurs
le silence étale son long discours,
exprimant un sonnet de douceur
le temps de l’Univers qui court.

Silence. Ecoutons son mutisme
il décline une harmonie poétique
un langage sans mot de l’hymne
par la voix d’un vent mystique.

Une musique pleine de sens
sifflant dans l’ouïe la cadence
un souffle de vie qui swingue
au rythme du cœur pulsant.

Silence! l’oreille de l’âme entend
le chœur en sourdine des anges
une belle symphonie de louanges
à l’Auteur du sacré Poème d’Antan.

A ma muse

Marcel Xavier Venn (1952-) – Partenaire d’AFROpoésie – SÉNÉGAL

Illustration de Elsa Leïla Mokrane (1993-) – Partenaire d’AFROpoésie – FRANCE/ALGERIE

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Aujourd’hui, je voudrais juste qu’on s’amuse

Qu’on joue à citer le nom d’animaux ou de plantes

Chiche me répond ma tendre et adorable muse

Gare à celui qui le premier se plante.

 .

Pour qui commence, faisons pile ou face

Comme d’habitude tu as la chance avec toi

As-tu déjà peur de perdre la face ?

 Je sens que je suis plus confiante que toi.

 .

Si je te dis, qu’il est beau mon petit chat.

Admire les rosiers fleuris de mon jardin.

Regarde déambuler mon lévrier, un vrai pacha.

Je t’invite à humer le parfum suave de mes jasmins.

 .

J’ai enfin réussi à faire pousser des lauriers roses.

J’adore les lapins mais pas chez moi à cause du potager.

Mon labrador se prend pour une star, il prend des poses.

Je devrais bientôt élaguer mon vieil oranger.

 .

Et si chacun reprenait sa place comme avant,

Tu recommencerais à faire des apparitions furtives

Je me remettrais à t’épier dès le soleil levant

Et ma plume asséchée redeviendrait active.