Le message

Léopold Sédar Senghor (1906-2001) – SÉNÉGAL

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Le Prince a répondu. Voici l’empreinte exacte de son discours:
« Enfants à tête courte, que vous ont chanté les kôras?
Vous déclinez la rose, m’a-t-on dit, et vos Ancêtres les Gaulois.
Vous êtes docteurs en Sorbonne, bedonnants de diplômes.
Vous amassez des feuilles de papier – si seulement des louis d’or à compter sous la lampe, comme feu ton père aux doigts tenaces!
Vos filles, m’a-t-on dit, se peignent le visage comme des courtisanes
Elles se casquent pour l’union libre et éclaircir la race!
Êtes-vous plus heureux? Quelque trompette à wa-wa-wâ
Et vous pleurez aux soirs-là-bas de grands feux et de sang.
Faut-il vous dérouler l’ancien drame et l’épopée?
Allez à Mbissel à Fa’oy; récitez le chapelet de sanctuaires qui ont jalonné la Grande Voie
Refaites la Route Royale et méditez ce chemin de croix et de gloire.
Vos Grands Prêtres vous répondront : Voix du Sang!
Plus beaux que des rôniers sont les Morts d’Élissa; minces étaient les désirs de leur ventre.
Leur bouclier d’honneur ne les quittait jamais ni leur lance loyale.
Ils n’amassaient pas de chiffons, pas même de guinées à parer leurs poupées.

Leurs troupeaux recouvraient leurs terres, telles leurs demeures à l’ombre divine des ficus
Et craquaient leurs greniers de grains serrés d’enfants.
Voix du Sang! Pensées à remâcher!
Les Conquérants salueront votre démarche, vos enfants seront la couronne blanche de votre tête. »

J’ai entendu la Parole du Prince.
Héraut de la Bonne Nouvelle, voici sa récade d’ivoire.

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Un souvenir amer

Mamadou Baba Dieng (1992-) – Partenaire d’AFROpoésie – SÉNÉGAL

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Je ne hais point ton corps,
C’est ton âme que je veux épouser;
En cette nuit solitaire, ton baiser
chaud sur mes lèvres encore
.
Exige de moi de bouder tout autre amour.
A en croire mon cœur ce grand cour
Devient le Sahara. Notre amour fut un art!
Aussi loin que tu puisses être, même si tu te faisais rare
.
A Guediawaye, je ne te vois
Ailleurs qu’à mes côtés; la mer
Bat les Agouyadjis et te ramène à moi.
Elle m’accorde toujours une danse amère.
.
Dans chaque quartier y renaissent les poussiéreux
Tours que nous faisions ; cela rend notre banlieue
Toujours romantique
Avec nos pathétiques
.
Moyens, nous aimions faire la gondole le soir,
Me plaisant de la raccompagner chez elle dans le noir ;
Que de promesses consolaient ma peine de la perdre,
Par à-coups, tout devint pénombre, voilà des raisons de me geindre.
.
Ô temps ! Ô hommes ! Ô sécheresse ! Ô hivernage !
On mesure le charme de la lune quand les nuages
Ne siègent pas sur le ciel ; à celui qui se plaît à aimer,
L’horreur de l’amour c’est d’avoir autant aimer.
.
Sa taille d’un rocher n’eut d’égal que ses yeux ardents,
Derrière son cou chutaient ses cheveux miroitants.
Demain, j’espère ne plus geindre de cette stérile histoire,
Puisque ton coeur semble fertile à une toute autre histoire.
.
Mamadou Baba Dieng à la page 43 et 44 de son recueil poétique, L’esprit du coeur.

Pagne

Kodjo Agbemele (1987-) – Partenaire d’AFROpoésie – TOGO

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Et si du haut de tes deux mille ans, tu berçais la peau de notre âme de tes mains vides et marquées du sceau des prouesses. Mort aux couleurs de douceurs qui fait trembloter nos cœurs en chœur à sa vue et qui réduit nos accablements en cris de joie et d’espérance, permets-nous de partager tes caveaux. Ô sorcier ! Donne-nous d’apprécier la résonance de ton silence accablant qui surgit des entrailles de cette cotonnade finement traitée, richement ourdie de soleils, d’étoiles et de design. Loin des pinceaux !

Voyance

Jean Métellus (1937-2014) – HAÏTI

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Dans les replis de la nuit une colère pourpre raconte l’histoire de la fraîcheur
À l’appel des couleurs, des parfums ensorceleurs
Mon cœur s’ouvre à la pulpe de la vie
Des plages de rage brillent sur la sève de mes sens
La buée des regrets brouille mon regard
La fièvre brûle l’haleine de ma douleur

Le temps de caresser l’encolure d’un cauchemar
De marier ma détresse aux lèvres de ma liesse
Le temps d’entonner mon chant de solitaire
Et les blessures de l’homme se déploient sur la croix
Des générations folles se bercent dans le souffle d’invisibles mutilations
À grandes brassées des saisons entières de l’esprit s’évanouissent

C’est voyance qui s’avance
Voyance, patience de l’attente et dépassement des limites
Bruissement des heures éventrées
Tourbillon d’un destin sans demeure
Geste hardi vrillant l’espace
Mesure trouble d’une aube alourdie d’insomnie

Voyance, l’oreiller du soleil
Tu affines les paumes de la beauté
Tu amendes le sol du bonheur
Tu secoues l’épaule sombre des peuples

Voyance, rosée luxuriante de la méditation
Voyance, temple de ma purification

Pleine lune,
Promesse où flotte l’écume sans souillure des rêves
Plongée dans les contrées où séjournent les pieux, où tremblent les ombres
L’élan du signe se dresse dès le matin
J’élève mon regard vers ton mystère
Et la nictation de mes paupières voile une profonde oraison

Autrefois, le voyageur prenait le temps de lire
        sa boussole dans le campement des épines,
        dans l’épaisseur dense des feuilles
L’éclair et l’averse ravivaient son désir d’éternité

Ô voyance
J’ai enfermé l’errance de la tristesse, son gouffre mauve et bleu
J’ai paralysé la turbulence et figé la foulée de l’ivresse
Dans la fanfare des odeurs, une chanson sollicite mes sens
Des cantilènes s’allument sur les cendres de l’innocence
C’est le temps du désordre sacré

Les forfaits sanglants sont effacés
Toute lave d’amertume s’adoucit
Des prophètes semblables chantent des épopées différentes
Ainsi brûlent et se consument toutes les grandes légendes

La mélancolie enchaînée dans l’enfance se délie
L’impatience du chagrin lacère la chance
Et libère l’obscurité rouillée
La trame du geste et du silence tisse la gloire d’Anacaona

Anacaona, la tempête muselée
Tes ennemis ont muré ta parole dans l’océan du feu
L’armée des caciques est revenue sans armes et sans chefs
Elle a enlacé de ses bras des têtes avides d’or et d’épices
Les fleurs brillantes de la pensée, en ces temps-là, nourrissaient le crime et la traîtrise
Elles exhalaient des amours hamuleuses, porteuses d’agonie
Des amours pressées, sans pétales
Des joies cramponnées aux marées de la chair

Ainsi resurgissent les Caraïbes mutilées

L’accord de Paris

Nasser Ahmed alias Marcus (1996-) – Partenaire d’AFROpoésie – MAYOTTE (France)

yyyIllustration © Nasser Ahmed

 

Il suffit d’un seul geste

Pour sauver l’environnement

L’air que je respire est pur

.

Le polluer me rend malade

Respecter la nature est logique

La détruire, c’est comme me poignarder

.

Oh ! pauvre nature

Tu es aussi fragile que mon cœur

Je te ferai reine du monde

Voire même de la galaxie.

Des Mots qui disent (extrait)

Raoul Tamekou (1981-) – Partenaire d’AFROpoésie – CAMEROUN/CANADA

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O Muses, divines gardiennes de la lumière éternelle

Pourquoi

De vos grâces, souvent êtes-vous si avares,

Pourquoi

Trahir la complicité qui à Prométhée vous lie,

Pourquoi

Ne réservez-vous votre flamme qu’aux Hugo,

Pourquoi

N’ouvrez-vous vos mystères qu’à Descartes,

Pourquoi

Seul Planck a percé les secrets du Quantique,

Pourquoi

Ne pas s’ouvrir à l’humanité entière,

       Pourquoi

Me laisser voguer sur cet obscur océan stérile,

Pourquoi

Refusez-vous de m’accueillir, ô partisanes amphitryons,

Pourquoi ?

 

Et pourtant je viens à vous le cœur sincère,

La plume libre, je viens à vous sans repères,

Clio, Euterpe, je viens à vous tel un liseron.

Thalie, je viens à vous chevauchant le céleste étalon.

Et vous, Melpomène, Terpsichore, Erato, je viens à vous.

Polymnie, je viens à vous avec des rêves fous.

Le regard brillant, je viens à vous, Uranie, Calliope.

Recevez moi,  je viens à vous fidèle comme Pénélope.

Je viens à vous, ô divines prêtresses, recevez moi !

 

Que de tristesse et de frustration vous me procurez.

Quand à contempler la blancheur de ma feuille inféconde,

Mes soirées, je passe. Quand devant le sourire de la Joconde

Je me sens happé par le gouffre de l’inutilité.

Ouvrez-moi les portes de l’Olympe, cerbères de l’esprit

Ainsi, transcendant le soupir de ma vie de mortel

Je vivrai à travers l’éternité de mes écrits.

Vide est mon existence. Ma quête a besoin d’une nouvelle étincelle.

Diantre ! Ne dois-je qu’être ? Sur le fronton de l’éternité, ne puis-je pas aussi graver mes lois ?

Guerre de paix!

Marcel Xavier Venn (1952-) – Partenaire d’AFROpoésie – SÉNÉGAL

Illustration de Elsa Leïla Mokrane (1993-) – Partenaire d’AFROpoésie – FRANCE/ALGÉRIE

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Guerre, guerre mais où est donc ta victoire !

Ceux qui la suscitent ne la font assurément pas.

Ils se lancent menaces et défis du haut du perchoir

Pour eux ceux qui se feront tuer ne comptent pas.

 .

Hélas ! qui gagne, qui perd n’est pas leur souci

Leur intérêt n’est rien d’autre que l’appât du gain

Hélas ! Ils trinquent après des combines pourries

Ils signent des pactes, un verre de vin à la main.

 .

Complices, dans des palaces pour le partage du butin

Ils gagnent en détruisant, ils gagnent en rebâtissant

Que des hommes meurent, ils continueront leur festin

Les dés sont pipés ! On n’éprouve aucune haine entre puissants.

 .

Ils vont, ils viennent, errant avec tous les vents

Ils ne savent plus qui ils sont, ni où ils vont

Doit-on mourir comme branches mortes en dérivant ?

Sans savoir comment ni pourquoi ces fronts !

 .

Qu’ils détruisent, qu’ils détruisent, qu’ils détruisent

Qu’ils arment des bras innocents pour tuer des innocents

Qu’ils reconstruisent, qu’ils reconstruisent, qu’ils reconstruisent

Qu’ils s’enrichissent en créant des chantiers de sueur et de sang.

 .

Il y a ceux qui arment, gagnent de quoi vivre de mieux en mieux,

Il y a ceux qui appuient sur la gâchette sans savoir pourquoi.

Les uns ordonnent la destruction pour après reconstruire « mieux » !

Les autres obéissent, détruisent et s’entretuent de bonne foi.