Beauté biaisée

Rithon Mwampeti (1992-) – Partenaire d’AFROpoésie – RDC

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Illustration de Joseph-Marie Ayissi Nga

 

Créature parfaite à silhouette non défaite

Ta beauté n’a d’égale que le reflet du Maître

Sortie d’une côte en serait peut-être la cause

Tes sorties régalent, ta démarche l’expose

Parfaite être, tu n’as rien à vendre

Il serait traître de ne pas le comprendre

Mascara bleui, rougi parfois noirci

Cela ne change rien à tes yeux coloris

Pas besoin de séduire par exposition obscène

Il suffit de regarder pour te remarquer en scène

Femme, ta valeur n’est pas dans le présentiel

Plutôt, te connaître, c’est ça l’essentiel

C’est de cette terre que tu nous mène au ciel

 

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Présentation de Youcef Abdjaoui par Idir Tas

Youcef-Abdjaoui

Youcef Aliouche, plus connu sous le pseudonyme de Youcef Abdjaoui, ce qui signifie « le bougiote », est né à Akfadou, le 16 décembre 1932. Dès son jeune âge, il s’est adonné pleinement à la musique, jouant inlassablement au bord des rivières ou sur les flancs de la forêt d’Akfadou de la guitare, du mandole et de l’oud jusqu’à en devenir un grand virtuose du médiator et de la plume. En 1947, le maître de la chanson andalouse, le Cheikh Saddek Bouyahia, lui a permis d’exprimer tout son talent sur les ondes de l’ancêtre de la Radio Soummam à Béjaïa, ce qui l’a encouragé à persévérer dans l’écriture et la composition de chansons.

En 1958, après avoir enregistré son premier album à Alger et intégré l’orchestre d’Amraoui Missoum – un des pères de la variété populaire algérienne –, Youcef Abdjaoui a rejoint la même année à Tunis la troupe musicale du Front de Libération Nationale, dirigée alors par le militant Farid Ali (de son vrai nom Khelifi Ali), auteur du célèbre chant patriotique kabyle « A yemma εzizen sbar u-rettru » (« Ô mère chérie, endure ta souffrance sans pleurer »).

Youcef Abdjaoui a alors participé aux nombreuses tournées de cette troupe musicale qui a milité à sa manière au nom de la Liberté. Plus tard, Youcef dira que certains ont fait la Guerre de Libération avec un fusil sur l’épaule et que lui, c’était avec une guitare à la main.

Après l’Indépendance, Youcef Aliouche a pris la direction de l’orchestre de « variétés kabyles » à la chaîne II de la radio nationale algérienne. Durant ces années 60, Youcef a continué à composer des chansons, parfois de circonstance comme « Igguma ul akem ittu », chanson qu’il a interprétée à plusieurs reprises devant ses proches amis.

En 1969, Youcef s’est installé à Paris. Là, tout en animant des soirées dans des cafés, il a enregistré une quarantaine de chansons sur les amours contrariées, la misère, l’exil, l’espoir, la fraternité, les problèmes sociaux, la patrie, la terre natale et la trahison. Grâce à sa voix sublime et à sa diction impeccable, Youcef Abdjaoui a su forger son propre style musical dans une parfaite harmonie entre le folklore kabyle, « le chaâbi » et la musique andalouse ou orientale.

Décédé le 28 octobre 1996 dans un hôpital parisien et inhumé dans son village natal, Ath Allouane, il nous laisse aujourd’hui une œuvre très diversifiée. Néanmoins ce qui reste dans la mémoire de son public, ce sont les chansons qui traitent de l’amour impossible. Deux titres ont particulièrement marqué les esprits : L’œil et le cœur (album de 1958, Alger) &  Le cœur refuse de toublier (album de 1972, Paris).

Dans la première chanson ni l’œil ni le cœur ne sortent vainqueurs. Youcef laisse chacun tirer sa propre conclusion selon son expérience personnelle, la profondeur de ses sentiments et l’acuité de son regard. Il semble toutefois nous dire que sans l’œil, le cœur ne peut rien voir, mais le cœur est seul apte à donner une suite à ce que l’œil a vu.

Quant à la chanson « Igguma ul akem ittu » (« Le cœur refuse de t’oublier »), bien qu’elle soit enregistrée à Paris en 1972, Youcef l’a déjà interprétée devant ses amis à Akfadou durant les années 60. On raconte que c’est à l’occasion du mariage forcé de son premier amour qu’il l’a créée. On raconte aussi que ne pouvant supporter de voir tous les jours la femme élue par son cœur dans les bras d’un autre homme, Youcef a préféré s’exiler.

Youcef a probablement adapté – à sa situation du moment en tant qu’exilé – les strophes de cette chanson. Aujourd’hui il est donc impossible de connaître leur version originale, mais il en reste certainement l’essentiel – c’est-à-dire l’essence de la version originale – dans cette version parisienne.

Repose en paix, maintenant, Da Youcef. Nos cœurs aussi refusent de t’oublier. Quant à nos rivières, elles emportent encore dans leur sang cristallin les maux des amants éplorés.

 

Article à retrouver sur le site Kabyle.com en cliquant ici

 

Ṭit ḍ ul (l’œil et le cœur)

Youcef Abdjaoui (1932-1996) – KABYLIE (Algérie)

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Istikhbar (Introduction)

it ul mxasamen (L’œil et le cœur sétaient querellés)
Γer lqai seben (Devant le Juge ils s’étaient retrouvés)

Sba zik mazal afa (Le matin de bonne heure, il ny avait pas encore de lumière)
Muqar laxsam garacen (Le diff
érend entre eux était si grand)

a lqai iwhem (Que le Juge en fut étonné)

U mazal urifin afa (Et ils nont toujours pas trouvé la lumière de la réconciliation)

 

Aḥiḥa (Refrain)

it ul mxasamen (L’œil et le cœur sétaient querellés)
Mcara
ɛen fa zin (Et retrouvés en justice pour une question de beauté)
Γer lqai myuzamen (Devant le Juge ils s’étaient rejetés la faute)
Anwi ttid-yebin (Pour savoir qui devait
endosser la responsabilité)

 

A Sii lqai meyez ma elmeɣ (Monsieur le Juge voyez si jai tort)
Nekki ixleq-iyid rebi (Moi, j
ai été créé par Dieu)
A
waliɣ wa -meyzeɣ (Pour regarder et apprécier)

Ul-agi -abuhali (Or ce cœur-là est fou à lier)
Yen
ɣa acraɛ (Il se tue en procès)
Mi iwala zin l
ɛali (Quand il perçoit une beauté sublime)
Imennad attitaba
ɛ (Il espère poser son sceau sur elle)

A it weyam (Ô œil, écoute bien ceci)
Lukan ma
či kem (Si ce nest pas toi le responsable)
Nek li
ɣ g-umkan n-tlam (Moi, je ne peux l’être, je vis dans un endroit sombre)
Ur
ereɣ yiwen (Je ne rencontre personne)

Mi wala ayen yelhan (Mais toi, quand tu vois tout ce qui est beau)
aqas iyi am zrem (Tu me piques comme un serpent)
gem idika citan (De toi surgit le diable)
kecfed meden (Pour révéler mon état aux autres)

Ay-ul ili-k -lfahem (Cœur, montre-toi intelligent)
ay ebɣi adek-xedmeɣ (Cest ce que tu désires que je t’apporte)
ettmennid iki beɛden (Mais tu ne souhaites que ce qui test lointain)
Si zik
a-tameɛ (Depuis toujours tu es un envieux)
i dduni felli yelzem (Dans la vie, moi, je suis bien obligé)
Ayen
riɣ aak-t-mleɣ (De te montrer tout ce que je vois)
keč kan ay-a alem (Cest toi seul le fautif)
Lqa
i garaneɣ (Le Juge est notre arbitre)

A it ulac wik mi-ɣelben (Ô œil, personne ne peut te battre)
-lɛib zemre-as (Au mal tu fais face)
Ǧmiɛ n w ansa d-ikka lhemm (Partout doù vient la souffrance)
kemi ia sebas (Cest toi qui en es sa cause)
esserwa-iyi lemayen (Tu mas écœuré de souffrances)
-leɛṭab kul ass (De fatigue chaque jour)
Ala rebi ikem i
ɣelben (Seul Dieu est au-dessus de toi)
Ru
-iw zemre-as (Mon âme, elle, est à ta merci)

Ay ul ur kanwiɣ aka (Ô cœur, je ne tai pas cru ainsi)
A
eḍṣen meden (Être la risée de tout le monde)
Melmi k-ssekne
ɣ laǧa (Quand je te montre quelque chose)
keč ara imeyzen (Cest toi qui dois trancher)
Mi
wala deg-s lfaya (Si tu vois un bénéfice)
Γer zat qeddem (Pour aller devant, alors avance)
Mi twala
ad k-tawi lebla (Si tu vois quune tourmente tattend)
ed ur k-inni dem (Personne ne toblige à foncer)

 

Texte de chanson envoyé par Idir Tas

 

Espérance

Medjo Essam (1996-) – Partenaire d’AFROpoésie – CAMEROUN

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Demain je m’en vais ! M’entendez-vous?

Je m’en vais, je m’en vais, là-bas, dans cette terre lointaine.

 

Derrière moi,

je laisserai les larmes de ma mère, la tombe de mon père,

les vœux, les rêves, les sanglots de mes sœurs.

Je quitterai mes frères. Je quitterai mes terres.

Je renoncerai à vous, je renoncerai à nous et j’oublierai nos étoiles desséchées.

Dès l’aube, je partirai. Je partirai en larmes, je partirai en sang.

Je marcherai mille jours. Je marcherai mille nuits.

J’aurai faim. J’aurai soif. J’aurai soif et faim d’espoir.

 

Demain je m’en vais ! M’entendez-vous?

Je m’en vais, je m’en vais, là-bas, dans cette terre lointaine.

 

Dès l’aube, je partirai. Je partirai en larmes, je partirai en sang.

Je marcherai mille jours. Je marcherai mille nuits.

Et un jour, ou une nuit, j’arriverai sûrement à la limite de notre terre.

Là-bas, s’étendra la mer, la mer belle, la merveille, frêle et éternelle.

J’y jetterai mon cœur. J’y jetterai mon corps.

Je me laisserai porter et emporter par les vagues et l’espoir.

Et un jour ou une nuit, j’arriverai sûrement, sur les rives

 

De l’Afrique.

 

 

Monologue d’un vidomègon

Rodrigue Hounsounou (1986-) – Partenaire d’AFROpoésie – BÉNIN

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Photo © Justin Makangara

L’aurore ;

Déjà L’aurore ;

La lessive, la vaisselle : des tas de corvées !

La cour à balayer

Une cour vaste

Telle l’étendue d’un gouffre amer

Et toute à finir avant le lever,

Le lever de la maîtresse du sanctuaire.

Toujours le ventre creux, affamé ;

La gorge desséchée ,

Des heures durant, je reste éveillée, rêveuse.

C’est ma routine !

Une routine qui me taquine.

Quelle galère !

Quel calvaire !

Si ma mère me voyait.

Si mon père savait.

Je suis une bête de somme.

Tout m’assomme !

La cravache siffle si point d’eau dans la douche.

Mes joues brûlent si point de thé sur la table.

Mes paumes s’enflent si point de chaussures cirées.

Mes fesses. . .

Je suis couverte de bleus.

Tout cela m’agouce enfin.

Tout cela dépasse mon âge.

Et telle une poule mouillée, je déplume.

Pourtant, devant les invités,

Ma maîtresse me traite tout gentiment.

 » C’est ma fille chérie « 

Et je dois y consentir.

Tout à l’heure, elle ne me reconnaîtra plus.

Aho! la voila déjà qui revient à la maison

Dans sa robe rouge,

Bras balançant le sac à main , pas endiablés.

Oh la la ! Qu’est ce qu’elle me liquéfie!

Que bat mon cœur !

Que j’ai peur !

Je ne sais où rester !

Je ne sais quelle attitude adopter !

Je perds mes sens!

Bientôt ; bientôt encore

De sa voix ténor,

Elle me demandera, le regard sévère

 » As-tu fini tes travaux vipère ? « 

Et cela recommencera.

Aho! Je serai méconnaissable.

               

 

 

  – Vidomègon/ Vidomingon : Enfant placé

  – Aho  ( Interjection exprimant l’apitoiement sur son sort. Elle est propre à la langue  » Fon  » du Bénin )

Un champ d’îles (passages)

Édouard Glissant (1928-2011) – FRANCE (Martinique)

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Savoir ce qui dans vos yeux berce
Une baie de ciel un oiseau
La mer, une caresse dévolue
Le soleil ici revenu

Beauté de l’espace ou otage
De l’avenir tentaculaire
Toute parole s’y confond
Avec le silence des Eaux


Beauté des temps pour un mirage
Le temps qui demeure est d’attente
Le temps qui vole est un cyclone
Où c’est la route éparpillée


L’après-midi s’est voilé
De lianes d’emphase et fureur
Glacée, de volcans amenés
Par la main à côté des sables


Le soir à son tour germera
Dans le pays de la douleur
Une main qui fuse le Soir
À son tour doucement tombera


[…]


Chaque mot vient sans qu’on fasse
À peine bouger l’horizon
Le paysage est un tamis soudain
De mots poussés sous la lune


[…] 


Apitoyée cette île et pitoyable
Elle vit de mots dérivés
Comme un halo de naufragés
À la rencontre des rochers


Elle a besoin de mots qui durent
Et font le ciel et l’horizon
Plus brouillés que les yeux de femmes
Plus nets que regards d’homme seul


Ce sont les mots de la Mesure
Et le tambour à peine tu
Au tréfonds désormais remue
Son attente d’autres rivages


L’après-midi le Soir les masures
Le poing calé dans le bois dur
La main qui fleurit la douleur
La main qui leva l’horizon


Sur vos chemins quelle chanson
A pu défendre la clarté
Sur vos yeux que l’amour brûla
Quelle terre s’est déposée


Outre mer est la chasteté
Des incendiaires dans les livres
Mais le feu dans le réel et le jour
C’est ce courage des vivants


Ils font l’oiseau ils font l’écume
Et la maison des laves parfois
Ils font la richesse des douves
Et la récolte du passé


Ils obéissent à leurs mains
Fabriquant des échos sans nombre
Et le ciel et sa pureté fuient
Cette pureté de rocailles


Ils font les terres qui les font
Les avenirs qui les épargnent
Ô les filaos les grandissent
Sur les crêtes du souvenir


Mulets serpents et mangoustes
Font ces hommes violents et doux
Et la lumière les aveugle
La nuit au bord des routes coloniales


Toute parole est une terre
Il est de fouiller son sous-sol
Où un espace meuble est gardé
Brûlant, pour ce que l’arbre dit


C’est là que dorment les tam-tams
Dormant ils rêvent de flambeaux
Leur rêve bruit en marée
Dans le sous-sol des mots mesurés


[…]

 

Beauté de ce peuple d’aimants
Dans la limaille végétale et vous
Je vous cerne comme la mer
Avec ses fumures d’épaves


Beauté des routes multicolores
Dans la savane que rumine
L’autan plein de mots à éclore
Je vous mène à votre seuil


Écoutant ruisseler mes tambours
Attendant l’éclat brusque des lames
L’éveil sur l’eau des danseurs
Et des chiens qui entre les jambes regardent


Dans ce bruit de fraternité
La pierre et son lichen ma parole
Juste mais vive demain pour vous
Telle fureur dans la douceur marine,


Je me fais mer où l’enfant va rêver
. 

 

Champ d’îles, éditions du Seuil, 1965