Le transhumant

Aboukhadre Diallo (1955-) – Partenaire d’AFROpoésie – SÉNÉGAL

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J’ai perdu

Ma capacité d’indignation

De révolte

J’ai rangé  honneur et morale

Au fond de ma poche

J’ai troqué ma liberté de penser

Contre les ors artificieux du pouvoir

J’ai renié mes convictions

Pour jouir de jus juteux

Par caresses mensongères

J’ai loué le maître du jour

Pour toujours

Brouter sur les vertes prairies

J’ai flatté le maître du jeu

Pour chaque jour

« Vivre sans sueur au front »

Qui suis-je qui suis-je ?

Le vil le vénal transhumant

La métastase politique !

 

 

In Celle que j’attendais © Editions L’Harmattan

Extrait

Edmond Jabès (1912-1991) – EGYPTE/FRANCE

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J’ai quitté une terre qui n’était pas la mienne,
pour une autre, qui non plus, ne l’est pas.
Je me suis réfugié dans un vocable d’encre, ayant le livre pour espace,
parole de nulle part, étant celle obscure du désert.
Je ne me suis pas couvert la nuit.
Je ne me suis point protégé du soleil.
J’ai marché nu.
D’où je venais n’avait plus de sens.
Où j’allais n’inquiétait personne.
Du vent, vous dis-je, du vent.
Et un peu de sable dans le vent.

 

 

In Un étranger avec, sous le bras, un livre de petit format, © Gallimard, 1989, p 107

Monologue d’un jeune papa

Rodrigue Hounsounou (1986-) – Partenaire d’AFROpoésie – BÉNIN

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Elle a marché le jour et la nuit, marché sur les bords de mon corps nu.

Dans l’ombre, je pénètre au cœur des ruines du soleil.

Je deviens frêle, maigre, la poussière des orteils.

La peur s’empare de mon souffle, dévore ma langue, s’en va, se retourne, revient nue.

Les courages de la nuit s’évaporent face aux réalités cachées dans le jour blanc.

L’esprit somnambule, fixe, figé, soliloque ; un pied après l’autre, je perds mes repères francs.

Seul, dans le noir, elle m’inonde et m’oxyde.

Je ne peux que m’y résoudre, m’y résigner ; je le décide.

La passion et l’amour appellent le péché originel et la vie naît.

Les déboires, fautes d’insouciance et d’ignorance nous plongent dans l’abîme. 

Peur ! Peur ! Je voudrais m’enfermer, me cacher, me dissoudre et disparaître.

Tu es là et la vie ne suit plus son triste, sinistre et lugubre chemin.

Peut-on paraître ?

Désormais, il le faut.

 

 

A ma grande sœur

Fatou Yelly Faye (1957-) – Partenaire d’AFROpoésie – SÉNÉGAL

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Mariama Ndoye

Lébou (1)

Ndoye Maali Marame Ndoye (2) 

 

Que ne ferais-je ?

     Ni ne dirais

        Sinon me souvenir

 A Sainte Agnès

            Nous étions un petit groupe

                        Qui t’expiait au parloir 

Quand tu venais prendre les leçons de piano

  Avec déférence nous t’admirions

On se disait tout bas

         C’est la fille du docteur Thianar Ndoye qui joue au piano

            Moi toute petite fraîchement débarquée de Bambey

               J’étais subjuguée par ta ville Rufisque

                 Qui piaillait au son des calèches des voitures

                   De l’école de la place Guabbar

                     Au piano de la sœur Charles Marie

                       Oui grande sœur nos chemins se sont croisés     

                         Une seconde fois

                                 A Keur Birago Bu Beés (3)

Lors de la cérémonie dédicace de ton livre « d’Abidjan à Tunis »

       Depuis lors

          Tu ne m’as jamais laissée seule

              Sur ce chemin de l’écriture

                   Où nos routes se sont croisées

                       Sur ce chemin de l’existence

                          Ou nos destins ont été scellés.

                     Toujours prête à donner

Toujours prête à conseiller échanger

Lébou Ndoye Maali Marame Ndoye

            Je t’ai lue je t’ai relue

               Ta plume féconde

                   Sinon fertile

                      Mais surtout d’une finesse exquise

                           Qui n’a d’égale que l’élégance mashaAllah

                              Me fascine chaque jour davantage

                                    Comme du « Bon pain » aux saveurs exotiques

Que tu distilles avec élégance

Ce pain Mariama

    Il a été pétri

         A la levure de la bonté

              Du courage

                  De la sensibilité

                     De fille d’abord

                         De femme ensuite

                              De mère et grand-mère enfin

Lébou Ndoye Maali Marame Ndoye

                                     Toi ma Grande sœur

                                       Le levain de ce bon pain tu l’as pétri

                                               Avec tes parents

Tes amis

                                                 Tes collègues

Ton univers

          Celui des lettres

               Celui des muses

                 Comme le bon pain

C’est Fatou Yelly Mame Famew Camara Alpha Amadou Sy

Que tu as préfacés 

À cœur ouvert tu nous l’offres chaque jour par tes faits et gestes

Avec discrétion classe et générosité

Puisse le ciel dans sa mansuétude

Te le rétribuer chaque jour

Et de là-haut où ils nous regardent

Yaay (4) Fatou Dieng Meissa

Baay (5) Thianar Ndoye

                                        Nous vous disons merci

Gacce ngaalama (6)

Taawsiggil na askanwi (7).

 

 

(1) lébou: ethnie du Sénégal surnommée « peuple de l’eau » car reconnue pour sa pratique de la pêche

(2) Ndoye Maali Marame Ndoye : noms patronymiques qui singularisent l’appartenance  à la famille Ndoye 
(3) Keur Birago Bu Beés: siège de l’association des écrivains du Sénégal surnommé « La nouvelle de Birago »
(4) Yaay: maman
(5) Baay:  papa  
(6) Gacce Ngaalama: exempt de toute honte
(7) Taaw siggil na askanwi: l’aînée a honoré sa patrie.
Langue wolof

 

Mon rêve

Jonathan Ikami (1997-) – Partenaire d’AFROpoésie – RDC

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J’ai vu le soleil s’éloigner de la terre
S’envoler comme un oiseau.
J’ai écouté chanter les oiseaux
Au rythme des humains
Des hommes humbles.
J’ai parlé au fond de moi
Quand j’ai vu les étincelles
Des joies à venir.
J’ai vu venir
L’effondrement des imperfections
De nos barrières.
J’ai vu une inscription au front d’une pierre précieuse
Signe d’une vie heureuse.
J’ai vu une porte ouverte
Une mention à l’intérieur de ses murs
« l’humilité, la sérénité, l’amour, le sourire » vous conduiront plus loin
À la réalisation de vos projets,
À la rencontre de votre destin.

 

 

MBËKK MI (Immigration clandestine)

Aboukhadre Diallo (1955-) – Partenaire d’AFROpoésie – SÉNÉGAL

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Vivre sans vivre

Jeunesse sans avenir

Visage sans sourire

Angoisse dans le regard

Âme lasse abandonnée

Seul le souffle de l’océan en ligne de mire

Cingler le large et mourir anonyme

Sur une route improbable

Victime des maux

Corruption concussion soumission

Des élites briseuses de rêves

De tant de jeunes affamés… de vie.

 

 

N.B. « Mbëkk mi » signifie « immigration clandestine » en wolof

 

L’Autre

Andrée Chedid (1920-2011) – EGYPTE/FRANCE

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Je dépiste et dénude un ciel 
Sans réponse et sans voix 
Je parcours d’autres domaines 
J’invente mon langage 
Et m’évade en Poésie 

Retombée sur ma Terre 
J’y répète à voix basse 
Inventions et souvenirs 

À force de m’écrire 
Je me découvre un peu 
Et je retrouve l’Autre.

Un afropoète, publié chez notre partenaire AGAU EDITIONS, vient de recevoir le prix littéraire FRANCE-TOGO 2018!

Le verdict du prix littéraire France-Togo 2018 est tombé, et pour cette 15ème édition le lauréat se nomme Ayi  Dossavi, avec son oeuvre, Chants de sable. Il succède donc à Thérèse Karoué-Atchal, auteure  de La saison des amours. La cérémonie de remise de prix a eue lieu ce Mardi 30 Octobre 2018, à l’Institut Français du Togo.
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Chants de Sable, cinquième ouvrage de Renaud Ayi Dossavi, est un recueil de poèmes publié chez AGAU Editions, Lomé, 2018.  C’est un ensemble d’une trentaine de courts chants (Hakpakpa) que l’auteur dédie à la femme, pour célébrer sa beauté, pour chanter son corps et juste aussi pour l’émerveillement. L’écriture est assez fluide, imagée, et revendique une certaine sensualité et un réalisme merveilleux qui jusque-là est encore timide dans la poésie togolaise.
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AGAU Éditions, quant à elle,  est une jeune maison créée en 2016, qui se veut un levier d’édition des œuvres de qualité. Ce prix assez précoce récompense leur travail,  confirme la rigueur de leur politique éditoriale,  et va sans doute leur donner un coup de pouce. 
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Rappelons que le Prix littéraire France-Togo créé depuis  1985 est une initiative de l’Association France-Togo dans le souci de promouvoir les réalités culturelles de la France et du Togo, et surtout de révéler les jeunes talents littéraires togolais de moins de 40 ans. En 33 ans d’existence, ce  prix a déjà récompensé 16 lauréats, soit sept femmes et neuf hommes.
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Texte adapté de celui de Kalbesh KUTSONYA
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Contact pour commander l’ouvrage
00228 91 72 74 62/ 96 50 32 63
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Le fleuve nous est témoin

Jonathan Ikami (1997-) – Partenaire d’AFROpoésie – RDC

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Par le silence du fleuve
Les murmures des feuilles timides
Des alentours
Je crie sans me plier aux esprits
De vautours
Et de vaudous
De cannibales
Et des oiseaux en l’air
Qui nous dissuadent de nos miens
Par ces haleurs.
Ce beau moment si immémorable
De la vie: enfance
Si incomparable
De notre marche sur terre
Ce beau temps qui ne laisse que de notre dos son ombre
Je le vis
Et que grandissant je n’aurai qu’envie
Mais ça n’arrivera plus.
Par le silence du fleuve
Qui cerne mon présent
Et m’apprend qu’a l’avenir,
S’il me faut revenir
À la place,
Je ne le vivrai pas ainsi.
Je prête mes cris et mes larmes
De joie
Mes gémissements et mes douleurs
Cachés
Aux feuilles des alentours
Par le fleuve qui nous est témoin
Je pactise
Pour que ce jour j’aie une assise
Une histoire comme François d’Assise.
Le fleuve nous est témoin
Je pars si petit
Te confiant cette pirogue
À écorce d’arbre ébène
Te confiant ma chère nudité.
Je reviendrai couvert d’écorce
Transformé
Je reviendrai grand et de quelques souvenirs oublié
Je te contemplerai
Je fredonnerai
Quelques chants d’aujourd’hui
Que je surnommerai: Les chants d’hier.
Si demain tu me vois,
Et que je t’oublie
Laisses couler deux larmes
Dans mon cœur sera réveillée une alarme
Et je pourrai te revoir dans mon âme
Sauf que tu ne verras plus ma chère nudité
Que tu fasses tomber tes mots séduisants.