Vous ne connaissez pas…

Joyce Mansour (1928-1986) – ÉGYPTE

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Vous ne connaissez pas mon visage de nuit

Mes yeux tels des chevaux fous d’espace

Ma bouche bariolée de sang inconnu

Ma peau

Mes doigts poteaux indicateurs perlés de plaisir

Guideront vos cils vers mes oreilles mes omoplates

Vers la campagne ouverte de ma chair

Les gradins de mes côtes se resserrent à l’idée

Que votre voix pourrait remplir ma gorge

Que vos yeux pourraient sourire

Vous ne connaissez pas la pâleur de mes épaules

La nuit

Quand les flammes hallucinantes des cauchemars  réclament

     le silence

et que les murs mous de la réalité s’étreignent

Vous ne savez pas que les parfums de mes journées meurent

     sur ma langue

Quand viennent les malins aux couteaux flottants

Que seul reste mon amour hautain

Quand je m’enfonce dans la boue de la nuit

 

 

Rapaces

Editions Seghers, 1960

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Six voyageurs

Théodore Gaëtan Badjo (1995) – Partenaire d’AFROpoésie – TOGO

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Enfoncés dans l’hiver et le noir, la terre est battue.

Les vieux murs autrefois recouverts de lourdes pièces,

Bariolés sous l’effet de la résine, inspirent peu de confiance.

La province rumine, calme est la rue.

Demain on y verra des écoliers en blanc, des mères gaies.

Et, deux grands hommes dans des tenues marron clair

Devant la municipalité fermée, se font une causerie discrète.

Enfin, le couloir qui révèle des destins dans un garage obsolète.

C’est alors qu’apparurent des ustensiles crasseux.

A même le sol dégradé, trois lits poussiéreux

Le lavabo déboulonné fonctionne encore.

La toilette qui brise les dernières résistances de la dignité

Le ton monte, le rire éclate, la moquerie s’en suit, dans la tranquillité

Quand de simples légumes donnent leurs vies pour six voyageurs sombres.

 

 

 

Jonathan Ikami devient partenaire d’AFROpoésie!

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Je m’appelle Jonathan Ikami Kiwu, je suis né en République Démocratique du Congo (RDC) le 9 mai 1997.

J’ai fait mes études primaires à l’EP Sainte Agnès de 2002 en 2007, puis mes études secondaires et humanitaires à l’Institut Saint-Louis de 2008 à 2014 où j’ai obtenu mon baccalauréat (option Pédagogie Générale).
Actuellement je suis étudiant en philosophie et religion dans la Congrégation des écoles de Charité.

Je me suis lancé dans la poésie en 2007 alors que je quittais l’école primaire pour le secondaire. C’est à cette période, grâce au poème de Camara Lay « A ma mère », à la lecture de grands poètes d’Afrique et d’Occident ainsi qu’à la situation que traversait mon pays (guerre, violences envers les femmes) que ma passion pour la poésie s’est consolidée et se cherche toujours aujourd’hui…

Par ailleurs, j’ai connu ce site grâce au partage sur le réseau social Facebook d’un poème du docteur Ndongo Mbaye (partenaire d’AFROpoésie).

 

Confession à un pasteur

Rodrigue Hounsounou (1986-) – Partenaire d’AFROpoésie – BÉNIN

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Cette femme rouge, noire et blanche

M’a dit un jour de façon franche

Que je vais trépasser.                    

Et pas à pas, dans un face-à-face

Nous marchions vers l’impasse.

Dans le plus profond de la nuit,

Au moment où le jour et la nuit

Coïncident : 00h ;

Ma chambre s’est remplie d’hommes et de femmes

Qui me sont inconnus : des infâmes.

Visages immaculés de rouge, de noir et de blanc ;

Vêtus de rouge, de noir, et de blanc ;

Bouches embuées de sang ;

Ils défient Dieu.

 

C’est un rêve bizarre

Bizarre n’est pas le mot approprié

Pour traduire mon rêve

C’est un rêve mystérieux, mystique

 

Dans mon rêve j’étais malade

Malade au point de ne plus tenir debout

Malade au point de frôler la mort

 

Dans mon rêve, Pasteur

J’ai été conduit dans un endroit bizarre

Bizarre n’est pas le mot approprié

Pour traduire cet endroit

C’est un endroit mystérieux, mystique :

Un couvant ;

Par la femme rouge, noire et blanche

Devant le Lεgba

 

Dans mon rêve, Pasteur, je n’étais pas seul.

Il y avait des enfants et des femmes enceintes

Devant moi.

Les mains sur le ventre,

Elles ne faisaient que pleurer.

Les enfants eux tremblotaient et grelottaient de frayeur.

Nous ne savions plus s’il fallait courir et fuir

Ou s’il fallait s’y résoudre à jamais.

 

Ecorché vif,

Je regardais mon sang couler à flots dans une calebasse ;

Puis goûte à goûte débordé la calebasse.

La femme rouge, noire et blanche

Me mit la dague au cou.

Secoué par une main blanche ;

Je me réveillai sur le coup.

 

 

Hiver

Édouard Glissant (1928-2011) – FRANCE (Martinique)

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J’arriverai le soir dans une chambre chaude — et
Tu y seras brûlante et douce.

Quand le merle sifflait dans l’herbe et que le vent
Rongeait d’éternité les pierres de nos gros murs,
C’était pour nous la fête et tout s’accomplissait.

Nous connaissions le temps,

Pour avoir attendu avec l’eau sous la terre

Et nous savions

Le façonner autour de nous comme le temple

Et qu’il résonne de notre cri.

Plus tard le cours des jours et la terrible absence

Et te porter encore,

Pesant de tout le poids

Des lieux vacants de toi.

Te porter plaie brûlante ouverte sur la ville

Et craindre.

Mais maintenant le temps
S’incurve autour de nous
Et toi présente.
Les vagues de la joie, le chant

Comme des pierres délivrées,

Le sourire

Ou plutôt l’obole des visages,

Et l’aventure

De tant s’aimer.

Toute fête a ses cris et nous avions les nôtres.

Puisqu’ils pouvaient enfin

Avoir passage dans la gorge

Et trouver l’air, emplir

Un coin de chambre, un pli de drap,

Ce n’était pas pour dire ou appeler,

C’était nos corps pressés d’aller plus loin encore,

D’arriver quelque part où plus rien ne se crie.

Mais non! la terre… la terre où tout se joue,
La terre chargée de nous.

Dehors le merle et sa chanson

Sont avec nous.

L’effort des céréales et l’eau des frondaisons,

L’offre impudique des chemins

Et tant de bois.

Mais nous ne pourrons pas, comme j’aurais voulu, Être un jour avalés par la carrière ouverte

Et descendre dormir à jamais dans la terre
Auprès des eaux profondes, sans lumière,
Chair contre chair, chaude contre le froid.

Dormir en caressant parfois le flanc de l’autre,
Quand le jaune se fait présent comme d’un fruit,
Devant les yeux fermés, dans le cerne de nuit,

Puis se serrer plus fort contre l’autre
Et sourire.

Ils n’étaient même pas francs comme des couteaux,
Ou des gueules levées sur vous pleines de dents,
Tous les touchers de la menace.

Ils n’avaient de visage que celui
Qu’ils te donnaient, fragile,
Autre déjà, presque livrée.

Il n’y avait bataille qu’en tes yeux

Agrandis, mais ne voyant plus

Vers le dehors — accaparés —

Voulant me voir et me savoir et ne pouvant,

Moi comme un fauve fou à la force inutile,

Trop pesant pour la lutte étrangère à ma rage,

Ailleurs, où tu retournais donc parfois.

D’autres étaient précis comme des maladies,
Avaient presque visage au dehors de la chambre
Et tout le poids de la bêtise.

Ils venaient de la force

Qui a pouvoir, dictée des lois, qui a les armes

Et tant de corps mécanisés.


Et nous, de nous savoir

Brasier pur et bonté pour les temps à venir,
D’avoir à nous tes yeux où les fauves les plus mornes
Ne seraient pas venus sans se réconcilier,

Nous n’en étions pas moins cernés
Hors la puissance : bons pour subir.


Ils t’auront pris tes jours, tes songes, tes sueurs,
Lassé tes yeux, courbé ton corps

D’arbuste brave,

Comme aux beaux jours,

La grisaille démente d’octobre.

 

 

 

Chanson

Léon Dierx (1838-1912) – FRANCE (La Réunion)

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Le ciel est loin ; les dieux sont sourds.
Mais nos âmes sont immortelles !
La terre s’ouvre ; où s’en vont-elles ?
Souffrirons-nous encor, toujours ?

L’amour est doux ; l’amour s’émousse.
Un serment, combien dure-t-il ?
Le cœur est faux, l’ennui, subtil.
Sur la tombe en paix croît la mousse !

La vie est courte et le jour long.
Mais nos âmes, que cherchent-elles ?
Ah ! leurs douleurs sont immortelles !
Et rien n’y fait, trou noir, ni plomb !

 

Recueil « Les amants »

L’homme qui du désert…

Tahar Ben Jelloun (1944-) – MAROC

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L’homme qui du désert connaît le secret ne

peut vieillir.

La mort viendra, tournera autour de la dune

puis repartira.

Le jour sera sévère, mais la nuit

ne troublera point le regard profond de ce

visage qui bâtit des demeures dans la patience.

De ses mains il tiendra la vie en saison haute,

inaccessible au malheur.

L’homme qui du désert ne saccage point la légende

ne peut subir l’outrage.

Il sera dépositaire d’une mémoire obscure

tissée d’énigmes et de beauté.

Héritier du livre laissé par la nuit.

Les vents le maintiendront humble et fier

debout hors de toute défaite.

L’homme qui du désert sera le témoin,

maître d’un dessein délivré de la souffrance,

habitera une maison où la faim n’entre plus.

Il sera peut-être sans haine, éternel dans le courage,

enfant traversant le siècle avec un cerceau d’étoiles

dormant dans l’orgueil des ronces, sur

la ligne blanche, gardienne du ciel.

L’homme qui du désert sera le récit,

livre de la passion et du pardon.

cœur ouvert, grand comme le pays et le temps,

cet homme ira comme un cheval libre hors l’aride

et l’impénétrable.

Il mêlera les mots au sable pour ouvrir les portes

des villes souterraines et des nuits imprenables.

La liberté aura son visage, sa voix et sa folie.

Mais le désert est un malentendu, un mauvais

lit pour le sommeil et le songe, une page

blanche pour la nostalgie.

Les
Bédouins sont dans la ville, les chameaux dans la

légende et les nomades dans les cirques de l’âme fatiguée

 

 

Les enfants du chagrin

Théodore Gaëtan Badjo (1995) – Partenaire d’AFROpoésie – TOGO

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Quand le soleil reprend ses droits, nos parents se mettent à table.

Des parents plus âgés que ne le sont la plupart des grands-parents

Ces visages charnus, derrière leurs yeux malades et leur sourire blanc

Se dissimule la haine d’une contrée médiocre aux princes aveugles.

Leurs photos suspendues aux murs témoignent d’un printemps néanmoins gai.

Les mères, dans leurs airs de battantes sont dans une inquiétude perpétuelle.

Les frères ayant deviné l’affliction, ont allumé de tout bois le feu de l’aventure infernale

Ici, quoique douce et pure, l’atmosphère reste morose ; nous ne désirons aucune paix !

Nos aïeux ont fait des choses : ils ont réussi à faire vivre des morceaux de bois taillés

Ici, la foudre se manie comme un cheval sur les quatre coins de la volte,

L’homme devient un être capable dans un endroit pernicieux, d’une baguette offerte.

Nous vivons la vie que la nature nous prête, aucun arbre ne tombe quand nous voulons

Nos parents se retirent un jour et se dissipent dans le silence des souvenirs de nos rejetons ;

D’épouvantables reptiles pendant aux vieux murs en pierre, divinement écaillés.

 

 

Les dernières nouvelles

Medemaku Selome Lawrence (1993-) – Partenaire d’AFROpoésie – NIGERIA

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Chers compatriotes,

Nous sommes libérés

Nous sommes libérés dans notre faim;

 

            Le premier octobre, nous allons fêter le jour de l’indépendance…

 

Chers compatriotes,

Nous sommes riches

Nous sommes riches verbalement;

 

              Le pays est le plus grand et le plus riche

              De l’Afrique…

 

Chers compatriotes,

Ecoutons!

Le président présente son budget

Ce qui vous fait venir l’eau à la bouche;

 

            On parle des milliards de nairas

            Des avantages distribués

            Voyons-les! ils sont pour tous!

 

Chers compatriotes,

Ecoutons!

On parle d’un pouvoir politique

Il n’a d’intérêt que pour les citoyens;

 

            En 201…

            Il y aura des emplois pour les citoyens

            Prêtez l’oreille à un véritable processus

            Ecoutons! On ne parlera plus de chômage…

 

Chers compatriotes,

Unissez-vous vos efforts contre la corruption

Ces discours de notre leader-

Ce rédempteur d’un système dit gâté-

Font bien dans nos cœurs;

 

            Tournez le dos à la corruption

            Notre président lutte contre le pillage

Haut les mains

Pour le père de notre civilisation!

Mettez donc, vos pieds dans ce plat…

 

Chers compatriotes,

Depuis qu’on parle d’une lutte contre le pillage,

J’ai le ventre creux;

 

Ces paroles

Entrent par une oreille et

Sortent par l’autre…

 

Vous avez tout fait

A la sueur de votre front

Mais la jouissance politique

N’est plus pour tous.

 

Ces paroles

Peuvent-ils nous libérer de notre faim?

 

Chers compatriotes,

Voici les dernières nouvelles

Dans le journal d’aujourd’hui.