« Le brun de la station de métro » d’Abbes Kacimi

Nouvelle d’Abbes Kacimi traduite de l’arabe vers le français par Radhia Toumi, à retrouver sur le site partenaire Souffle inédit.

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Paris a chassé ses anges et s’est contenté de démons…Paris récidive en péchés chaque fois que la pluie le lave…Ses pigeons occupent les trottoirs sans avoir peur des hommes…Toi, seul, tu vis ta solitude. Ta douleur s’étend de Babylone jusqu’à l’Andalousie. Tes soupirs sont pendus. Tu essayes quelque chose, peut-être les pigeons s’habitueraient à ta compagnie, peut-être les miroirs refléteraient une partie de toi…Fou amoureux parfois et orphelin toujours.

Paris emprisonne ses amoureux dans l’illusion de la liberté. Il leur procure une autorisation pour l’humiliation. L’hiver ainsi que toutes les saisons sont pluvieux ici…Tu n’aimes pas les nuages dans le ciel de Paris. Tu détestes la gelée sur les trottoirs, sur les lèvres et dans les yeux.

À la station sous terre, la nuit habite tes yeux et toi tu essuies, tu nettoies ou tu distribues des dépliants ainsi qu’un sourire auquel tu t’es entrainé, comme le travail l’exige… Des dépliants qui ne se soucient pas de toi et dont tu ne te soucies point.

Le jour est une illusion dans les tunnels. Ce qui reste de lumière sur terre est dissimulé par les nuages. L’endroit est pollué par des gaz et des créatures tandis que tu séduis le silence. Une partie de toi t’a quitté et ce qui en reste s’égare dans les tunnels…

Les couleurs se sont mélangées. La tienne tu l’as perdue. En te recroquevillant dans les soirs froids, de nouveaux détails se dessinent sur ton corps et d’étranges courants te submergent. Etrangère comme toi, ta cigarette caresse tes lèvres sèches. Tu savoures en lisant clairement la belle écriture sur le paquet « Rym ». Tu souris spontanément…Quelle est belle la simplicité à l’époque de la complication, et combien est magnifique la carence au pays de l’abondance…

« La carence est chose appréciée. Elle recèle de la baraka. », disait ton grand-père…Maintenant tu en connais le secret.

Tu soupires…Ta tunique avait été déchirée par-derrière, mais personne ne t’avait cru. Elle n’avait pas avoué et personne de sa famille n’en avait témoigné… La baleine ne t’avait pas avalé, alors les distances t’avaient fait souffrir et jeter dans cette ville rouillée afin de déchiffrer ses bâtisses… Combien sont ceux qui ont péri avant toi à cause de ces tunnels, ces bâtiments et ces ateliers ? Et combien la Seine en a avalé… ?

Tu notes sur ton cahier l’inspiration inintelligible de la station :

  • Un étudiant militant englouti par la Seine…
  • Un maçon enseveli par un tunnel…
  • Les poumons d’un mineur se sont carbonisés. Il est mort avant la retraite…
  • Une brunette violée par un monstre au grade d’officier…

Des milliers de cas traversent ta mémoire.

Ton imaginaire s’enfuit vers vos champs de blé étendus et vos montagnes majestueuses… Vers l’époque de l’innocence où tu lisais l’horizon, et tu imitais la source, l’amandier, le grenadier et l’olivier. Tu te souviens de ton père « Rabbi yarahmou* » le jour où il a pris une poignée de terre qu’il a dispersée en disant : « Ceci est l’origine, tout le reste est faux … »

Tu te souviens d’elle…Tu la cherches dans les visages des arrivants, des partants et des résidants mais rien ne lui ressemble qu’elle-même…Ses yeux sont magie et innocence. Ses traits reflètent la piété, ses joues sont fardées par la timidité, ses lèvres sont des coquelicots…Elle lisait au soleil la sourate de La Lumière (An-nur) et soufflait dans l’eau l’âme de la vie…Elle semait la chaleur dans les saisons et répandait la pureté dans l’air…

Le métro interrompt ton bonheur, tu te réveilles alors dans la station. Ses rites te rappellent la blonde qui avait désiré ta peau brune…Le désir s’était dessiné sur ses lèvres. Le goût du péché bouillonna dans sa salive. Elle dit : « Tu payeras le tribut et tu signeras en haut le reçu de l’amour… » Elle écrivait la débauche avec son rouge à lèvres et tu cachais ta douleur dans ta gorge…Quand elle aménagea par ses cheveux une région ombragée sur ta poitrine afin de dormir, tu lui avais crié dessus : « Je suffoque. »

La nuit te surprend. Le train te porte des ténèbres aux ténèbres. Tu enfouis au fond de toi tous tes secrets et dans ta gorge tu tues la vérité…Tu avales le silence, la fatigue et les comprimés somnifères. Après, tu pars, dans l’attente d’un lendemain sous terre.

J’ai impliqué le brun et je me suis impliqué…Je le laisse ici, il meurt…Je le ramène là-bas, il meurt…Je lâche mon stylo et je remets la fin de ma nouvelle à plus tard. J’ai décidé de ne pas participé au concours du Ministère de la culture.

* Expression algérienne qui veut dire « Que Dieu le gratifie de Sa miséricorde ».

Nouvelle d’Abbes Kacimi traduite de l’arabe vers le français par Radhia Toumi, empruntée au site partenaire Souffle inédit.

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