Prisonnier d’incertitude

Jean-Yves Tanoh Ahossan alias Bibi, le poète de l’autre Monde (1994) – Partenaire d’AFROpoésie – COTE D’IVOIRE

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Il avait le visage renfrogné

Et l’âme morose dans un corps

Qui se mourait graduellement ;

Un bourru au cœur d’or !

En lui il y avait un immense et réel vide

Dans ses mains une douleur profonde et un monde insipide

Mais jamais il ne jettera le manche après la cognée ;

Un de ces jours il ira honteusement

.

Son désir de partir

Etait solide, large, aussi colossal

Que cette triste lyre

Qui pleure notre misère abyssale

Son désir de partir

Etait solide, aussi gigantesque

Que les tortures d’un martyr

Dans un monde de misère titanesque

.

Trois ans d’atermoiements

De peur et de tourments

Trois ans qu’il a l’âme plongée dans un monde inconnu

Trois ans qu’il a le cœur submergé dans un idéalisme perclus

Qu’il impose à son corps un autre paradis

Qu’il veut tenter une expérience hardie

.

Attiré par un autre soleil

Il était déterminé

Si déterminé à échapper à la misère

Qu’il ne songeait pas aux malheureux qui mouraient en mer

Il était prêt à atteindre l’autre rivage

Prêt à succomber pour une réussite rêvée

.

Ainsi,

Avant le clin d’œil du soleil

Avant la rengaine du coq

Avant que la lune ne ferme ses paupières

Avant que les filles de la nuit ne disparaissent

A notre insu

Il s’en alla ;

Il prit la route vers l’Eldorado

Il prit le bateau vers sa terre convoitée…

Il s’en alla honteusement et secrètement !

.

Cent jours

Quelque part dans un monde inconnu

Dans une nature étrangère

Cent jours

Mille chagrins et deux mille lamentations

Cent jours

Qu’il se nourrit des bruits horribles des vagues brisantes de l’océan

.

La mer arrachait la vie des uns et le souffle des autres

Le bateau se vidait timidement

Pauvre aventurier

On pouvait lire l’angoisse sur son visage

.

Leur destination fut la mer de sable

Hélas !…

L’effroi venait de naitre

Le voyage vers l’Eldorado avait été anéanti

Comme le rêve des nantis

Abandonnés par leurs maîtres

Son rêve avait été réduit en mille six cent morceaux…

.

Sous ses yeux se mouraient ces innocents aventuriers

Sous ses yeux ces êtres mouraient comme des guerriers

Sous ses yeux ils trépassaient en prison

 Ils avaient les mains liées

Pieds et âmes enchainés

Ils attendaient vainement cette lueur d’espoir

Et cette aurore qui n’arrivera jamais

.

Témoin oculaire des actes odieux

Il avait piqué un fard parce que c’était le revers des cieux

Et à cor et à cri il a appelé tous les dieux

.

 Dans son cœur logeait une kyrielle de remords

Il était le souffre-douleur de ces hommes

Et son corps dans cet enfer se mourait

.

Il avait une conscience sans voix

Il proférait des « hélas » pour proclamer sa tristesse

Où était donc Simon de Cyrène ce gentilhomme

Qui jadis aida l’homme en détresse ?

.

Silencieusement il jugeait et condamnait ces meurtriers

Timidement il faisait sa dernière prière

Pensant à son père et à sa mère

Sûrement demain il ira

Vers l’au-delà ou peut-être

Il regagnera sa terre

.

Seul avec sa solitude et son âme famélique

Seul avec tous ces hommes sans cœur

La voix dans le vent

Et dans le vide

 Il dit alors:

Je suis cette lune basanée

Qui n’a même pas d’ombre

Mon âme longtemps restée

Dans un gouffre amer

Se meurt au rythme de leurs tortures et de leur misère

Je suis ce corps frêle paré

De douleur rouge garance

Ce corps qui sans cesse pleure

Pleure-pleure pour expier ce mal-mâle

.

Le soleil a dû partir avec mes rêves

Seul avec ma solitude et mon âme

Mon vide se vide

J’ai envie de humer un bonheur perfide

Envie d’inhaler les séquelles d’espoir

Pour ragaillardir ce corps plein d’histoire

Je suis cet homme

Prisonnier d’incertitude

Fils de la solitude !

Je suis cet homme

Prisonnier d’incertitude

Auteur d’une multitude d’illusions !

Je suis cet homme

Prisonnier d’incertitude

Fils du néant !

Je suis cet homme

Prisonnier d’incertitude

Fils…

(Il n’a pas pu terminer sa phrase, parce qu’il pleurait)

 

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Une réflexion sur “Prisonnier d’incertitude

  1. Beau texte pathétique evocant une réalité qui ronge les bras validés de nos sociétés dites sous développées…si seulement on (la jeunesse africaine) comprendre! Merci pour l’édification Bibi!

    Aimé par 1 personne

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