Jeune Haïtien en colère

René Depestre (1926-) – HAÏTI

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C’est un temps où les hommes cherchent des fétiches et des mots magiques à accrocher aux malheurs quotidiens : les mots amour espoir et liberté meurent de froid et de
chagrin sur toutes les lèvres.

Vient un jeune homme aventureux des îles il répudie le fauve qui traque les mots, en l’an 47 son sang devient fou à force de draguer la vie des mots.

Il congédie tous les mots usés

tous les mots qui ont le cou et les pieds

pris aux pièges à faucons et à vrais cons.

Il garde les mots qui débordent

en tous sens de son âme en danger :

les mots ensorceleurs des matins de voyage

les mots qui portent leur époque à bout de bras

les mots qui lèvent des baraques et des tentes

et des saltimbanques à la foire des mots.

Après avoir bouclé leur valise à magie

tout écume sous ma peau noire : tout

tremble, vibre, explose à merveille

dans mon jeu d’homme épris de soleil féminin.

La vie tourbillonne, ivre de la dynamique

solaire des mots, tout en moi s’élève en flammes qui retombent toujours sur leurs roues.

Je suis le moyeu de la roue des mots

je tourne autour du dieu païen des consonnes

mon esprit-alphabet brûle de tous ses feux avide de nommer des choses inconnues : arbres, animaux, êtres légendaires en orbite autour de la fée des voyelles !

mon imagination porte sa vision des mots

jusqu’à de fantastiques banlieues : enroulé

dans la poussière de mon chagrin, totalement

ivre de mon impuissance à changer – ne serait-ce

qu’un iota du monde où l’on vit – je reste

ce jeune poète qui désespérément

tend les bras tout en haut d’un trapèze

au carrefour d’un après-guerre de rêve

où l’homme et la femme s’amusent

à lever des braises dans mes terrains vagues !

je sens mes veines qui éclatent

dans la violette ébullition des mots !

leur sève tire le français de mes phantasmes :

les mots de
Bossuet emportés par les cent

chevaux à vapeur créoles de mes passions,

la prose à la joyeuse madame
Colette

– dans ses années potagères – tirée

par les bœufs sensuels de ma créolité !

ô fureur panthéiste des mots français porteurs de l’énergie qui met le feu à la géométrie des femmes !
Porteurs fous des roues qui ajoutent des courbes à la rotation du merveilleux féminin ! ô vertige des mots qui se lèvent tôt dans les draps de nos vingt ans !

 

 

 

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