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Colomb

Poèmes de Massilon Coicou (1867 – 1908) – HAÏTI

L’arrivée de Christophe Colomb en Amérique  (1893 – Bibliothèque du Congrès des États-Unis sous le numéro d’identification cph.3b49587.)

Où le conduira donc la hantise d’un songe ?
Au fond de la science a sombré sa raison !
Perdu dans le mystère où son espoir le plonge,
Il croit d’un nouveau monde entrevoir l’horizon !

Mais nous, faut-il nous perdre au gré de son délire ?
« Vous errez » ! crions-nous ; lui, de cet œil subtil
Où dort je ne sais quoi qu’on ne peut vraiment lire,
Perçant l’horizon bleu : « Ce monde est là ! » dit-il.

« Soit ! partons ! Mais,quand Dieu pour punir le rebelle,
Déchaînera les vents et les flots contre nous,
Ô mon roi Ferdinand ! ô ma reine Isabelle !
Pour vous maudire, alors, nous mourrons à genoux ! »

Ainsi, chacun, poussé par un instinct rapace,
Trouvait ton rêve obscur, — trouvait le chemin long,
Mais toi, toujours debout, toujours sondant l’espace,
Calme, impassible et fort, tu t’en allais, Colomb !

En vain l’on te raillait de ta sainte folie.
L’outrage, amer levain, faisait monter la foi ;
Car l’ivresse qui naît d’avoir bu trop de lie,
Fait que le regard tend plus loin que nul ne voit !

Par moments, tu voulais, quand ces soupçons tenaces
Arrivaient jusqu’à toi, braver leur cri hurleur,
Tu voulais par la mort, étouffer ces menaces,
Mais ton génie, en toi, disait : « Pardonne-leur ! »

Et c’est ce doux parfum qui rendit indécise
La volonté du mal jusqu’à l’heure où brilla,
Là-bas, la trinité dans les flots bleus assise ;
La Gouanahani, Cuba, puis Quisquéya !

« La terre ! » Oh ! quelle ivresse a coulé en ton âme,
Ce cri du cœur, que tous ont fait jaillir soudain !
Quel orgueil, en tes yeux, illumine sa flamme,
Pour te faire encor mieux voir ton nouvel Éden !

Quelle extase devant ce ciel, ces monts, ces rives !
Tous croyant maintenant, toi, seul, ne croirais pas,
Si l’Indien remis de ses terreurs naïves
N’accourait pour baiser les traces de tes pas !

Alors, te voilà beau d’une splendeur d’archange !
L’étendard du croyant ondule dans ta main,
Et dans un rêve immense, aussi divin qu’étrange
Un immense avenir passe, — sans lendemain !

Mais la réalité va dissiper le rêve,
Et tandis que, là-bas, s’étale la primeur
De ta conquête, ici, la Croix fait place au glaive :
C’est l’Espagnol qui frappe, et l’Indien qui meurt !

Ô le réveil cruel et le sanglant baptême !
En entendant monter le long cri des martyrs,
Tu te sens accablé du poids de l’anathème
Que jette le sauvage en ses derniers soupirs.

Tu parles, mais en vain ! nul n’entend plus l’apôtre
Dont la voix maintenant se perd sous les clameurs !
L’on te charge de fers, et, sur ton œuvre, un autre
Vient imprimer son nom, tandis que toi, tu meurs !…

Mais l’injure est passée, et la gloire est venue.
L’honneur est grand, autant que le malheur fut long ;
Et beau de ta beauté si longtemps méconnue,
L’idéal des chercheurs, tu l’incarnes, Colomb !

Et ce rêve animé, cette œuvre grandiose,
Qu’étouffa si longtemps l’ombre des sombres jours,
Dans l’ensoleillement de ton apothéose,
Sur les temps éblouis va resplendir toujours !

Impressions, 1903

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