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« C’est la séparation qui est dure » ou un regard sur le Ngoyan (au Sénégal)

Poème de Laïty Ndiaye (1989-) – Partenaire d’AFROpoésie – SENEGAL

Les bords du fleuve Sénégal à Kayes au Mali (2014).

Compagnes de la danse
Je n’ai pas pleuré, je n’ai pas ri
Pour ce que les gens de Beleko nous ont fait
Il n’est pas difficile d’être ensemble
C’est la séparation qui est dure
Depuis qu’on a fixé le jour de mon mariage
Je n’ai pas pleuré, je n’ai pas ri
Depuis qu’on a fixé le jour du départ chez mon mari
Il n’est pas difficile d’être ensemble
C’est la séparation qui est dure

Depuis que ce jour est arrivé
Je n’ai pas pleuré, je n’ai pas ri
Depuis que le jour du départ chez mon mari est arrivé
Il n’est pas difficile d’être ensemble
C’est la séparation qui est dure
Depuis que le To est cuit
Je n’ai pas pleuré, je n’ai pas ri
Depuis que le To de mon départ est cuit
Il n’est pas difficile d’être ensemble
C’est la séparation qui est dure
Subitement, ô ma mère
Les gens qui doivent m’accompagner
Subitement, ô ma mère
Les gens qui doivent m’accompagner sont sorti
Qu’est-ce que je vous ai fait ?
Subitement, ô ma mère
L’homme qui doit me remettre à mon mari est sorti
Ces yeux sont ceux d’un fauve
Subitement, ô ma mère
L’homme qui doit me remettre à mon mari est sorti
Qu’est-ce que je t’ai fait ?
Compagnes de la danse
Je n’ai pas pleuré, je n’ai pas ri
Pour ce que les gens de Beleko nous ont fait
Il n’est pas difficile d’être ensemble
C’est la séparation qui est dure.

Ce long poème, à la base chanté, est une chanson coutumière recueillie auprès des habitantes de la localité de Beleko au Mali. Chanson traduite du dioula (bambara), il s’agit pour l’histoire d’une nouvelle mariée qui doit rejoindre le domicile conjugal pour la première fois, conformément aux rites traditionnels qui encadrent la cérémonie du mariage.

Cette dernière, qui doit être accompagnée par sa famille d’origine chez sa famille d’accueil, partage son lourd chagrin et ses peurs de devoir quitter ses proches pour l’ « inconnu » en emménageant chez son mari. Cependant, les plaintes de cette jeune femme de Beleko font écho aux plaintes de toutes les femmes africaines ayant fait l’expérience du mariage.

Ces pratiques culturelles ancestrales se retrouvent dans beaucoup de pays d’Afrique (Sénégal, Guinée, Côte d’ivoire…). Par exemple, dans certaines ethnies du Sénégal, la mariée est couverte de la tête aux pieds et va emménager chez son mari en pleine nuit, à l’abri du mauvais œil et des esprits malveillants.

Alors, au-delà du caractère folklorique, ce poème revêt un intérêt social qui est de préparer et d’adoucir cette épreuve combien difficile de la vie des femmes en Afrique. Comme on dit « la musique adoucit les mœurs » et le mariage en Afrique, pour le coup, n’est pas toujours de tout repos.

D’ailleurs, si on regarde de plus près, bon nombre de mœurs et événements en Afrique sont accompagnées de chansons (la circoncision, l’initiation dans la case de l’homme, les baptêmes et même les formations des militaires, etc). Généralement, elles vont servir à encourager et féliciter en temps de guerre ou dans les moments difficiles.

Dans ce genre, au Sénégal, la musique Ngoyane est de premier choix à l’occasion d’évènements heureux. Écouté par un public « connaisseurs », il est chanté, en général, par plusieurs femmes dont chacune a un rôle précis, sans instruments modernes et à l’aide de calebasses.

De plus, reprenant des thèmes autour des valeurs humaines telles que la gentillesse, la fidélité, l’honneur, la bravoure. Les textes du Ngoyane sont structurés, en règle générale, comme celui qu’on vient de lire. Faisant penser ainsi au Pantoum par leur particularité à reprendre systématiquement en chœurs les mêmes vers dans les couplets suivants…

Par ailleurs, le Ngoyane à contrario des genres populaires et urbains du Sénégal (le Mbalax, le rap…), a su conservé, à l’épreuve du temps, ses caractéristiques de musique strictement « vocale », monorythmique et riche en poésie, Qui plus est, une ressource dont, les griots, autrefois, avaient recours pour ragaillardir les résistants contre les colons ou pour célébrer les familles royales et les familles nobles. Cette pratique a encore lieu de nos jours !

Nous voilà à la fin de notre visite ; pour l’approfondir faites un tour sur youtube. En définitive, il est clair que la poésie sous sa forme orale est omniprésente dans la société africaine, et à l’ère du numérique et de la globalisation, c’est l’apport social d’une littérature et d’une société qui possède un fort héritage d’oralité qu’elle tend malheureusement peu à peu à délaisser.

– article tiré de Ressacs n°8 –

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