Poème de Raphaël Barquissau (1888-1960) – LA RÉUNION (France)

Laisse les jeux du Casino
Et descends vers le Point-du-jour.
Les jeux du Cirque sont plus beaux,
Les jeux du soleil sur Hell-Bourg.
Le grain que ce nuage apporte
Du Cimandef et de Marla
Fuit déjà vers vers la sombre porte
Que les eaux ont ouverte là.
Il court du Piton à la plaine
Comme une ombre sur un miroir,
Friselis d’ombre que promène
Quelque fantastique arrosoir.
Déjà c’est la fin de l’ondée
Le soleil, sitôt découvert,
Sèche la terre dénudée
Et fait briller le maïs vert.
Les roucoulements recommencent.
Le chant des coqs monte dans l’air.
Penche-toi sur l’abîme immense,
Entre les feuillages plus clairs.
Le fer de lance de la Mare
Resplendit plus glauque et plus beau.
Les radeaux larguent leurs amarres,
Effarouchant les poules d’eau.
Aux pentes vois ces flammes vertes :
L’escalade des filaos.
Les montagnes restent couvertes.
Un arc-en-ciel bondit là-haut.
Sur le ronron des tourelles
S’aiguise un autre chant d’oiseaux,
Car les ciseaux des hirondelles
Coupent le ciel, rasent les eaux.
Aux champs de maïs qu’elles rasent,
Clairsemés dans les profondeurs.
De rares paillotes s’écrasent
Que gardent les chiens aboyeurs.
Tache blanche : un colon qui gratte.
Insecte gris qui va rampant,
Auto, image disparate,
Sur la route, ce long ruban.
Un panier rond sur une tête :
Des tomates et du manioc.
Deux chants qui montent vers la crête :
Braîment d’un âne, cri d’un coq.
Dans ces îlettes et ces laves
Ont vécu les grands noirs marrons.
Est-il mort, le temps des esclaves ?
La brume remonte. Rentrons.
Revenants, 1957