« La Génération de 1930 » de Lisandro Otero

Poème de Lisandro Otero (1932-2008) – CUBA

Statue de José Martí – Central Park, New York – David Shankbone – Wikipédia

Ils étaient nés dans des maisons à étage
de la rue Subirana ou de Lamparilla,
au-dessus d’une école ou à côté
d’une charcuterie.
Ils jouaient à la quimbumbia et suivaient des yeux
le haut étendard d’un cerf-volant.
Ils n’avaient pas toujours en poche la pièce
de cinq centavos pour aller au cinéma.
Mais ils virent au temps de leur gloire
William S. Hart, Max Linder, Gloria Swanson, Chaplin, Greta Garbo.
Ils préféraient l’autobus au tramway
parce que c’était le progrès.
Ils aimaient aussi le jazz, la radio et l’aviation.
Au chapeau de paille ils opposèrent les cheveux longs
et au gilet la chemise ouverte
avec les manches retroussées jusqu’au coude.
Ils lisaient Salgari, Vargas Vila, Eugène Sue
et les aventures d’Arsène Lupin.
Ils firent connaissance dans les librairies,
sur les bancs de l’université
ou lors d’actions civiques.
Ils se prirent davantage au sérieux et lirent Ingenieros,
Mariategui, Rolland, Barbusse, Rodo
et le Manifeste du Parti communiste.
Ils discutaient autour de tasses de café, dans les parcs,
les expositions d’art nouveau.
Tout était excitant dans la vie.
Leurs héros pouvaient s’appeler Diego Rivera, Cocteau, ou Langston Hughes.
De même Sandino et Zapata
et à l’occasion
Jack Dempsey.
L’art nègre et le cubisme, Lénine ou Renan, pouvaient être les thèmes
d’une longue nuit blanche.
Et toujours Martí et toujours Cuba.
Il éclatait dans leur poitrine une force coléreuse et impatiente,
ils voulaient « conquérir des montagnes et amasser des étoiles ».
Ils aimèrent des femmes, comme eux
belles et pleines de vie.
Ils adorèrent les corps dans lesquels ils se reflétaient,
firent des enfants et écrivirent des livres.
Ensuite vint le temps des définitions :
ils se bagarrèrent avec des sbires, signèrent des manifestes
et furent envoyés en prison
où ils attrapèrent les morpions et les poux de précédents captifs.
Bien que la situation ne fût pas à prendre à la légère
ils ne perdirent pas leur sens de l’humour.
Et entre saillies, donquichottismes et lyrismes,
avec le tonnerre et les commotions comme toile de fond,
mêlant nostalgies et courage,
ils se donnèrent à la grande Accoucheuse de l’Histoire.
Ils moururent les poumons détruits par la tuberculose,
démolis à coups de pied,
tirés comme des lapins, dans les rues,
assassinés dans leurs lits,
combattant dans les tranchées de révolutions vaincues.
Ils voulaient changer la vie
car ils l’aimaient trop.


Poème emprunté au site https://florentboucharel.com/

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