Lettre à un prisonnier

Léopold Sédar Senghor (1906-2001) – SÉNÉGAL

Barbed_Wire_Closeup

Ngom ! champion de Tyâné !

C’est moi qui te salue, moi ton voisin de village et de cœur.
Je te lance mon salut blanc comme le cri blanc de l’aurore, par dessus les barbelés
De la haine et de la sottise, et je nomme par ton nom et ton honneur.
Mon salut au Tamsir Dargui Ndyâye qui se nourrit de parchemins
Qui lui font la langue subtile et les doigts plus fins et plus longs
A Samba Dyouma le poète, et sa voix est couleur de flamme, et son front porte les marques du destin
A Nyaoutt Mbodye, à Koli Ngom ton frère de nom
A tous ceux qui, à l’heure où les grands bras sont tristes comme des branches battues de soleil
Le soir, se groupent frissonnants autour du plat de l’amitié.

Je t’écris dans la solitude de ma résidence surveillée – et chère – de ma peau noire.
Heureux amis, qui ignorez les murs de glace et les appartements trop clairs qui stérilisent
Toute graine sur les masques d’ancêtres et les souvenirs mêmes de l’amour.
Vous ignorez le bon pain blanc et le lait et le sel, et les mets substantiels qui ne nourrissent, qui divisent les civils
Et la foule des boulevards, les somnambules qui ont renié leur identité d’homme
Caméléons sourds de la métamorphose, et leur honte vous fixe dans votre cage de solitude.
Vous ignorez les restaurants et les piscines, et la noblesse au sang noir interdite
Et la Science et l’Humanité, dressant leurs cordons de police aux frontières de la négritude.
Faut-il crier plus fort ? ou m’entendez-vous, dites ?
Je ne reconnais plus les hommes blancs, mes frères
Comme ce soir au cinéma, perdus qu’ils étaient au-delà du vide fait autour de ma peau.

Je t’écris parce que mes livres sont blancs comme l’ennui, comme la misère et comme la mort.
Faites-moi place autour du poêle, que je reprenne ma place encore tiède.
Que nos mains se touchent en puisant dans le riz fumant de l’amitié
Que les vieux mots sérères de bouches en bouche passent comme une pipe amicale.
Que Dargui nous partage ses fruits succulents – foin de toute sécheresse parfumée !
Toi, sers-nous tes bons mots, énormes comme le nombril de l’Afrique prodigieuse.
Quel chanteur ce soir convoquera tous les ancêtres autour de nous
Autour de nous le troupeau pacifique des bêtes de la brousse ?
Qui logera nos rêves sous les paupières des étoiles ?

Ngom ! réponds-moi par le courrier de la lune nouvelle.
Au détour du chemin, j’irai au devant de tes mots nus qui hésitent. C’est l’oiselet au sortir de sa cage
Tes mots si naïvement assemblés ; et les doctes en rient, et ils ne restituent le surréel
Et le lait m’en rejaillit au visage.
J’attends ta lettre à l’heure où le matin terrasse la mort.
Je la recevrai pieusement comme l’ablution matinale, comme la rosée de l’aurore.

 

Paris, juin 1942

Hosties noires

Publicités

2 réflexions sur “Lettre à un prisonnier

  1. Poème : Monologue d’un Vidomègon. L’aurore ; Déjà L’aurore ; La lessive, la verselle : des tas de corvées ! La cour a balayé Une cour vaste Tel l’étendu d’un gouffre amer Et toute à finir avant le lever, Le lever de la maîtresse du sanctuaire. Toujours le ventre creux, affamé ; La gorge desséchée , Des heures durant, je reste éveillée, rêveur. C’est ma routine ! Une routine qui me taquine. Quelle galère ! Quel calvaire ! Si ma mère me voyait. Si mon père savait. Je suis une bête de somme. Tout m’assome ! La cravache siffle si point d’eau dans la douche. Mes joues brûlent si point de thé sur la table. Mes paumes s’enflent si point de chaussures cirées. Mes fesses. . . Je suis couverte de bleus. Tout cela m’agouce enfin. Tout cela dépasse mon âge. Et tel une poule mouillée, je déplume. Pourtant, devant les invités, Ma maîtresse me traite tout gentiment. <> Et je dois y consentir. Tout à l’heure, elle ne me reconnaitra plus. Aho! La voila déjà qui revient à la maison Dans sa robe rouge, Bras balançant le sac à main , pas endiablés. Oh la la ! Qu’est ce qu’elle me liquéfie! Que bat mon coeur ! Que j’ai peur ! Je ne sais où rester ! Je ne sais quelle attitude adopter ! Je pers mes sens! Bientôt ; bientôt encore De sa voix ténor, Elle me demandera, le regard sévère <> Et cela recommencera. Aho! Je serai méconnaissable.

    HOUNSOUNOU Rodrigue ( +22996043111 Bénin/ Agamé )

    – Vidomègon/ Vidomingon : Enfant placé – Aho ( Interjection exprimant l’apitoiement sur son sort. Elle est propre à la langue  » Fon  » du Bénin )

    Aimé par 1 personne

  2. À l’évidence un poème puissant Il ne faut pas renoncer à Senghor Je suis d’accord le Sérère académicien éclaire notre chemin de terre et de mots

    Envoyé de mon iPhone

    >

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s