Non classé

A Eléonore (I, II, III)

Poème d’Evariste de Parny (1753-1814) – La REUNION (France)

Illustration: chutes d'eau - Voile de la Mariée de Salazie - La Réunion

20180302_132528.jpg

Aimer à treize ans, dites-vous, 
C’est trop tôt : eh, qu’importe l’âge ? 
Avez-vous besoin d’être sage 
Pour goûter le plaisir des fous ? 
Ne prenez pas pour une affaire 
Ce qui n’est qu’un amusement ; 
Lorsque vient la saison de plaire, 
Le cœur n’est pas longtemps enfant.

Au bord d’une onde fugitive, 
Reine des buissons d’alentour, 
Une rose à demi-captive 
S’ouvrait aux rayons d’un beau jour. 
Égaré par un goût volage, 
Dans ces lieux passe le zéphir 
Il l’aperçoit, et du plaisir 
Lui propose l’apprentissage ; 
Mais en vain : son air ingénu 
Ne touche point la fleur cruelle. 
De grâce, laissez-moi, dit-elle ; 
À peine vous ai-je entrevu. 
Je ne fais encor que de naître ; 
Revenez ce soir, et peut-être 
Serez-vous un peu mieux reçu. 
Zéphir s’envole à tire-d’ailes, 
Et va se consoler ailleurs ; 
Ailleurs, car il en est des fleurs 
À peu près comme de nos Belles. 
Tandis qu’il fuit, s’élève un vent 
Un peu plus fort que d’ordinaire, 
Qui de la Rose, en se jouant, 
Détache une feuille légère ; 
La feuille tombe, et du courant 
Elle suit la pente rapide ; 
Une autre feuille en fait autant, 
Puis trois, puis quatre ; en un moment, 
L’effort de l’aquilon perfide 
Eut moissonné tous ces appas 
Faits pour des Dieux plus délicats, 
Si la Rose eut été plus fine. 
Le zéphir revint, mais hélas ! 
Il ne restait plus que l’épine.

 

(II)

 

Dès que la nuit sur nos demeures 
Planera plus obscurément ; 
Dès que sur l’airain gémissant 
Le marteau frappera douze heures ; 
Sur les pas du fidèle Amour, 
Alors les plaisirs par centaine 
Voleront chez ma souveraine, 
Et les voluptés tour-à-tour 
Défileront devant leur Reine ; 
Ils y resteront jusqu’au jour ; 
Et si la matineuse aurore 
Oubliait d’ouvrir au soleil 
Ses larges portes de vermeil, 
Le soir ils y seraient encore.

 

(III)

 

Ah ! si jamais on aima sur la terre, 
Si d’un mortel on vit les dieux jaloux, 
C’est dans le temps où, crédule et sincère, 
J’étais heureux, et l’étais avec vous. 
Ce doux lien n’avait point de modèle : 
Moins tendrement le frère aime sa sœur, 
Le jeune époux son épouse nouvelle, 
L’ami sensible un ami de son cœur. 
Ô toi, qui fus ma maîtresse fidèle, 
Tu ne l’es plus ! Voilà donc ces amours 
Que ta promesse éternisait d’avance ! 
Ils sont passés ; déjà ton inconstance 
En tristes nuits a changé mes beaux jours. 
N’est-ce pas moi de qui l’heureuse adresse 
Aux voluptés instruisit ta jeunesse ? 
Pour le donner, ton cœur est-il à toi ? 
De ses soupirs le premier fut pour moi, 
Et je reçus ta première promesse. 
Tu me disais : « Le devoir et l’honneur 
Ne veulent point que je sois votre amante. 
N’espérez rien ; si je donnais mon cœur, 
Vous tromperiez ma jeunesse imprudente 
On me l’a dit, votre sexe est trompeur. » 
Ainsi parlait ta sagesse craintive ; 
Et cependant tu ne me fuyais pas ; 
Et cependant une rougeur plus vive 
Embellissait tes modestes appas ; 
Et cependant tu prononçais sans cesse 
Le mot d’amour qui causait ton effroi ; 
Et dans ma main la tienne avec mollesse 
Venait tomber pour demander ma foi. 
Je la donnais, je te la donne encore. 
J’en fais serment au seul dieu que j’adore, 
Au dieu chéri par toi-même adoré ; 
De tes erreurs j’ai causé la première ; 
De mes erreurs tu seras la dernière. 
Et si jamais ton amant égaré 
Pouvait changer, s’il voyait sur la terre 
D’autre bonheur que celui de te plaire, 
Ah ! puisse alors le ciel, pour me punir, 
De tes faveurs m’ôter le souvenir !

Bientôt après, dans ta paisible couche 
Par le plaisir conduit furtivement, 
J’ai malgré toi recueilli de ta bouche 
Ce premier cri si doux pour un amant ! 
Tu combattais, timide Eléonore ; 
Mais le combat fut bientôt terminé : 
Ton cœur ainsi te l’avait ordonné.

Ta main pourtant me refusait encore 
Ce que ton cœur m’avait déjà donné. 
Tu sais alors combien je fus coupable ! 
Tu sais comment j’étonnai ta pudeur ! 
Avec quels soins au terme du bonheur 
Je conduisis ton ignorance aimable ! 
Tu souriais, tu pleurais à la fois ; 
Tu m’arrêtais dans mon impatience ; 
Tu me nommais, tu gardais le silence : 
Dans les baisers mourut ta faible voix. 
Rappelle-toi nos heureuses folies. 
Tu médisais en tombant dans mes bras : 
Aimons toujours, aimons jusqu’au trépas. 
Tu le disais ! je t’aime, et tu m’oublies.

 

In Poésies érotiques (1778)

 

Catégories :Non classé

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s