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Petites guerres

Poème de Mohammed Achaari (1951-) – MAROC

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Mon cœur aura besoin d’une bannière
Quand tombent les mots sans raison convaincante
Et meurent les entrées de tous les villages d’un seul coup
Il me faudra monter la dernière partie de la nuit jusqu’à son ivresse
Il me faudra supporter le calme splendide
De celui qui a pris le pouvoir
Et n’a vu que le scintillement des lances
Attaque et fuite
Un corps montant de la poussière de la parole
Fuite et attaque
Ceci est une discorde depuis laquelle je n’ai pas vieilli
Et moi entre deux rangs
Ne fais des alliances que de temps en temps
à chaque conquête je sombre sur ma propre braise
à chaque attaque je détruis les murailles de ma rime
Et quitte le vers dans l’espoir
D’y revenir mort
Ma vengeance était permise pour une rose
Alors la tribu me jeta à l’eau
Afin que je tienne ma promesse avec un épi
ou une canicule
Je n’ai poursuivi mon chemin qu’un peu
Je me suis assis près de phrases que je n’ai pas dites
Et d’un verre au vin duquel mon visage s’est fissuré
Et je suis resté manger les affaires de mon âme
Comme font ceux qui reviennent de la guerre.
Un long moment.
Des visages bariolés
Des ruines
Des chevaux et des selles
Des verrous d’une maison qui tombe
Et des femmes prises par surprise
Des poèmes atrophiés
Des lettres dotées de salut
Et d’un désir qui n’élit personne
Sans oublier notre village
Des dirhams comptés pour chaque cigarette comptée
Et les nouvelles de ceux qui sont morts
avec la délicatesse de celui qui sirote une pluie.
Quelle peine celle que je noie maintenant dans une larme
Pendant que l’aube me fouette avec les communiqués d’une aube nouvelle
Une lumière nouvelle
Et une progéniture nouvelle scrutant le bulletin météorologique
Attendant un nuage
Ou un hennissement
Je me suis réfugié dans ma solitude dans un endroit à l’écart
Pour amputer de mon corps un corps
Et m’avouer les erreurs de cette vertigineuse fuite
Ai-je dit fuite ?
Mais qui s’est enfui ? Qui a attaqué ?
Qui a fait parvenir le verre jusqu’au désert
Et a éteint son désir dans la dispersion.
Me voici ne reconnaissant le début du poème
Jusqu’à ce qu’il meure
Et ne me libérant de la chute du mot
que lorsque mes lettres couvrent d’autres pièges
Je n’ai pu malgré toutes les figures faire tomber l’égarement de l’incipit
Et ériger une potence de paroles restaurant à ses confins
Un corps enfoui sous la poussière de la rhétorique et des déclinaisons
Jusqu’à devenir un singe pour la grammaire de l’île ou presque
J’ai failli m’approcher de la limite parfois
D’autres fois je m’en suis largement écarté
Le cœur n’a point saisi d’ombre dans laquelle il se réfugie, ni de chemin.
Et quand j’ai posé ma cendre sur un tremblement
Et lui ai laissé sa poussière dans l’espace
Je n’exagérais point dans la mélancolie
Plutôt comme si j’avais jeté contre des pierres ma tristesse
Une obsession me retint à une terrible supposition
J’ai pensé que ce que j’avais pris pour des pierres
Et ce que j’avais cru être de la soif n’était pas de la soif.
J’irai jusqu’au bout de ce que possède la terre comme espace
ma monture un frisson qui me traversa rapidement
et revint là où il n’y a de pays que la poussière du conte
ni de mer que son égarement saumâtre
ou un petit peu moins.
Donc qu’est-ce qui réunit maintenant un prophète
Qui perd chaque jour sa prophétie
Un gisant qui tente son retour impossible
D’une conquête qu’il n’a pas faite
Et un chamelier qui conduit les caravanes de ses poèmes
avec une grande tristesse
sauf qu’il y a en cela un point commun obscur
qui pourrait être la nécessité dans la poésie
ou qui pourrait être une aventure
et une étendue impossible.
Revenons au guerrier du début du poème
Il tente d’en asservir le reste
mais n’y parvient pas.
C’est là une tempête dans des régions du corps procréé dans l’ombre
Qui se moque de la trace vivante de ce qui suit la fête de la veille
met le cœur sous le lit
les doigts dans la boîte à thé
et l’appétit d’après minuit
dans l’ouverture de la porte
Pendant que le guerrier se perd à la recherche
d’une chose ou son contraire
se rétrécit dans le commencement le souffle du poème
jusqu’à devenir un faible battement.
Ainsi s’achève la cérémonie d’enterrement lourde de rumeurs
Quant à ce que j’ai dit au début
à propos d’une bannière et d’une fuite
Ce n’est qu’une ruse pour quitter le texte
afin que revienne le calme au concert des mots
et devienne la parole une traversée ombreuse…

 

(Tahar Bekri)

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