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Mémoires du roi Ajib ibn al-Khassib

Poème de Salah Abdel Sabour (1931-1981) – EGYPTE

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1

Je n’ai pas conquis le trône par le tranchant de l’épée
Je l’ai hérité de mon vingt-septième ancêtre (si toutefois
l’adultère ne s’en est pas mêlé
Mais je ressemble au portrait de cet ancêtre exécuté par son peintre
son peintre… qui fut l’amant de la reine)

2

Le palais de mon père est dans la forêt du dragon
Il regorge d’hypocrites, de guerriers et de précepteurs
Parmi eux, les précepteurs du fidèle Georgias
sodomite chrétien

3

« L’eau du fleuve est-elle tout le fleuve ?
Était-il dans le vrai, Socrate, lorsqu’il a bu le poison
sans faiblir ?
Le mort entend-il les prières de ses proches
quand on le met dans la tombe ?
La femme est un piège tendu, n’oublie pas mon conseil
quand tu l’approches
Ne lui fais pas confiance, même quand ses seins et ses cuisses
te servent de couche »

4

Malgré ses consignes, les femmes
concubines de mon père
– lorsque ce dernier devenait fou au cours de la nuit
venaient me rejoindre, me faisaient l’amour
jouaient avec moi
Elles me révélaient les secrets que mon père leur confiait
lorsque son sang bouillonnait, puis se calmait dans la même soif
et qu’il retirait ses habits
Ou lorsque les devins lui prescrivaient des remèdes
et qu’il remerciait son dieu
car son désir avait été couronné
par une pollution bienfaisante
Un soir, la médecine se révéla impuissante
Malgré l’art extraordinaire des devins
mon père est mort
et les larmes coulaient, coulaient sur ses joues
Dans sa main
il tenait
le bout d’une étoffe de soie

5

Le roi conquérant est mort !
Le roi pieux est mort !
s’égosillèrent les crieurs de notre ville
Les poètes se mirent en rangs devant la porte
et les vers tombèrent par mille
pleurant le roi pur jusque dans la mort
et glorifiant les qualités de son successeur
le roi juste
Il y eut une telle variété de tons !
Voix désemparée :
« Hommages ayant effacé les récentes condoléances »
Voix réjouie :
« À peine l’affligé s’est-il renfrogné qu’il a souri »
Voix allègre :
« Tu es un croissant éclatant aux couleurs des fleurs »
Voix affligée :
« Ton père, telle la lune, resplendissait dans les cieux »
Voix furieuse :
« Tu es comme le lion des forêts partageant ses soucis »
Voix entrecoupée de larmes :
« Le roi défunt était encore un lion »
Voix remplie de joie :
« Tu es le nuage dispensant le bien en tout temps »
Voix débordant de tristesse :
« Ton père était la lune répandant la prospérité »
Voix à l’aise jusqu’au moment où elle en arriva à la rime en « ment »
« Longue vie à toi, fils d’une lignée valeureuse
vertueuse, donnant généreusement
Béni celui qui a grandi… etc. »
(Comme elle est pénible, cette rime !
Ce poète ne se taira pas
avant d’avoir épuisé tous les « ment »)

6

Si j’étalais tous mes doutes
vous diriez que je suis fou
« Le roi est fou ! »
Mais je cherche la certitude
À l’audience du matin, je suis couronne et sceptre
froncement de sourcils et sourire avare
ou plutôt sourire relayé par deux grimaces
chaque chose en son temps
Mais dans mon alcôve je suis un homme
J’ai si peur quand la nuit montre sa tête
j’ai si peur du désarroi de mes idées vagabondes
Je te cherche dans tous les replis, ô mon aimée voilée
ô poignée perdue de pureté
Te caches-tu dans le corps ?
Je le tords pour qu’il se dresse
et quand il arrose
il se met à l’écart et ne répond plus
Une heure après, la soif le reprend
comme si tout ce dont il s’était abreuvé
n’était que mirage et écume
Te caches-tu aux confins de la coupe
du haschisch et de l’opium ?
Comme dit le poète paria
« S’il n’y avait pas le haschisch et l’habitude de l’o…
(il veut dire l’opium)
je serais submergé par le malheur et l’ennui »
J’ai mélangé tant de coupes avec d’autres coupes
j’ai mis du vert avec du noir avec du feu
j’ai respiré le mélange de condiments
et j’ai plongé dans la mer
lorsque j’ai vu de mes propres yeux
un oiseau avec une tête de singe
Et quand il a voulu prononcer un mot
c’est un braiement qu’il a émis
Il avait une queue d’âne
J’ai ri à me faire mal aux côtes
puis je me suis assoupi
Je me suis vu en rêve, conduisant un char
tiré par quatre pouliches
qui me faisaient parcourir des vallées et des déserts
Brusquement, elles se transformèrent en chats
qui marchaient à reculons et me regardaient de travers
Leurs yeux devinrent étoiles
Comment s’appelle-t-elle, cette étoile… L’étoile Polaire
l’ours polaire blanc
Mes chats se transformèrent en ours
L’ours polaire avançait sur moi pour me dévorer
ou me soulever pour me suspendre à sa mâchoire
J’imagine que j’ai été suspendu
à la mâchoire de l’ours blanc
je pendais des canines de l’ours blanc
Esclaves du palais ! Gardes ! Soldats
Officiers ! Chefs !
Tendez un filet autour du globe terrestre
pour que votre roi pendu y tombe !
Le roi pendu tomba à côté de son lit.

 

(Abdellatif Laâbi)

 

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