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A Youcef Sebti, un poète assassiné

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Youcef Sebti a été trouvé chez lui lardé de coups de couteau. Ce matin-là, selon un témoignage, il devait conduire un voyage d’étude dans le Sud algérien. Ses étudiants l’attendaient pour prendre l’avion. Il n’est pas venu, il ne viendra pas. Il ne viendra plus jamais, sauf dans la mémoire reconnaissante des femmes et des hommes pour qui il continuera à symboliser l’intelligence indépendante et ombrageuse, l’intellectuel exigeant et probe, la solitude solidaire.

Le jour de ses funérailles, une de ses étudiantes a déclaré: «Nous sommes persuadés que la seule raison qui a poussé les terroristes à ôter la vie à Youcef Sebti, c’est son savoir.» Dans la république des ténèbres qui chaque jour s’épaississent, le savoir devient un délit. Youcef Sebti était un orpailleur du savoir. Aucune connaissance n’était superflue à prendre pour cet arpenteur distant et passionné de la pensée humaine. Professeur de sociologie rurale à l’Institut agronomique national à Alger, il était la synthèse vivante et tourmentée du monde rural dont il était issu et du savoir moderne vers lequel il est allé avec un inextinguible acharnement et une inépuisable critique.

Youcef Sebti était d’abord poète. Au début des années soixante-dix, il figure dans cette «Anthologie de la jeune poésie algérienne», préparée par Jean Sénac, qui amorce un renouveau dans l’expression poétique. A la poésie qui perpétuait les échos de la geste nationaliste, succède, avec ce mouvement épars de jeunes poètes, une poésie sulfureuse qui interpelle une société castratrice des élans créateurs de la jeunesse. «La technobureaucratie sous-développée», comme il l’écrivait, entreprenait alors de tout transformer sans rien changer: la tradition clanique et tribale à travers un Etat moderne. Le drame d’aujourd’hui vient de loin. Youcef Sebti était un poète de la révolte, mais de la révolte tranquille.

Solitaire, s’il a figuré dans cette anthologie, il ne faisait partie d’aucun mouvement. Il n’aimait pas les appartenances. Dans un article d’hommage à Abdelkader Safir, pionnier du journalisme algérien décédé en 1992, Youcef Sebti écrivait: «Tu haïssais la solitude et tu avais raison. J’aime la solitude et je n’ai pas tort.» En 1981, «L’enfer et la folie», son seul recueil de poèmes édité, paraît à Alger. C’est un immense cri de désespoir fécond.

Youcef Sebti chante la terre comme seul un paysan sait le faire: elle est la source de la vie, et la vie est source de tourment. Le jeune poète avait entre-temps maturé, et le pays change sous ses yeux. Sebti, lecteur vorace, insatiable, oriente sa réflexion sur les questions cultuelles et civilisationnelles. Il prend son bâton de pèlerin et porte la parole qui questionne partout où on le demande. Il parle et il écrit en arabe et en français. Eclectique, il cite le Coran et «le Capital»: la pensée chez lui est en fusion perpétuelle.

Ces dernières années, il s’attelait à mettre en forme ses réflexions en arabe. Il participe activement à l’association culturelle El-Djahidia, présidée par l’écrivain Tahar Ouettar. On le voyait à Alger lesté de son grand cartable dans lequel il transportait les manuscrits de la revue de l’association dont il était le maître d’oeuvre. La revue correspondait bien à sa personnalité syncrétique. Il semble qu’il ait démissionné de l’association quelques jours avant son assassinat.

L’oeuvre de Youcef Sebti est faite de morceaux: conférences, articles, débats. Selon des amis très proches, il travaillait sur une étude en arabe sur le thème: «Le nationalisme dans la littérature algérienne». Mais, sans doute, ce qu’il y avait de plus attachant en lui, c’était sa personnalité: un mélange de solitude et d’amitié, de mysticisme et de rationalité.

 

 

Mardi, 18 Janvier, 1994

Article d’Arezki Metref dans l’Humanité

 

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