Non classé

Poème à l’étrangère

Poème de Saint-John Perse (1887-1975) – GUADELOUPE (France)

Illustration: l’homme de lettres en 1960. Nobel Foundation.

Saint-John_Perse_1960

I

Les sables ni les chaumes n’enchanteront le pas des siècles à venir, où fut la rue pour vous pavée d’une pierre sans mémoire — ô pierre inexorable et verte plus que n’est

le sang vert des
Castilles à votre tempe d’Étrangère !

Une éternité de beau temps pèse aux membranes closes du silence, et la maison de bois qui bouge, à fond d’abîme, sur ses ancres, mûrit un fruit de lampes à midi

pour de plus tièdes couvaisons de souffrances nouvelles.

Mais les tramways à bout d’usure qui s’en furent un soir au tournant de la rue, qui s’en furent sur rails au pays des
Atlantes, par les chaussées et par les rampes

et les ronds-points d’Observatoires envahis de sargasses,

par les quartiers d’eaux vives et de
Zoos hantés des gens de cirques, par les quartiers de
Nègres et d’Asiates aux migrations d’alevins, et par les beaux solstices verts des places rondes comme des atolls,

(là où campait un soir la cavalerie des
Fédéraux, ô mille têtes d’hippocampes!)

chantant l’hier, chantant
Tailleurs, chantaient le mal à sa naissance, et, sur deux notes d’Oiseau-chat, l’Été boisé des jeunes
Capitales infestées de cigales…
Or voici bien, à votre porte, laissés pour compte à l’Étrangère,

ces deux rails, ces deux rails — d’où venus? — qui n’ont pas dit leur dernier mot.

«Rue
Gît-le-Cœur…
Rue
Gît-le-Cœur…» chante tout bas l’Alienne sous ses lampes, et ce sont là méprises de sa langue d’Étrangère.

II

«…Non point des larmes — l’aviez-vous cru? — mais ce mal de la vue qui nous vient, à la longue, d’une trop grande fixité du glaive sur toutes braises de ce monde,

« (ô sabre de
Strogoff à hauteur de nos cils !)

« Peut-être aussi l’épine, sous la chair, d’une plus jeune ronce au cœur des femmes de ma race; et j’en conviens aussi, l’abus de ces trop longs cigares de veuve jusqu’à l’aube, parmi le peuple de mes lampes,

« dans tout ce bruit de grandes eaux que fait la nuit du
Nouveau
Monde.

«…Vous qui chantez — c’est votre chant — vous qui chantez tous bannissements au monde, ne me chanterez-vous pas un chant du soir à la mesure de mon mal? un chant de grâce pour mes lampes,

« un chant de grâce pour l’attente, et pour l’aube plus noire au cœur des althaeas ?

« De la violence sur la terre il nous est fait si large mesure…
O vous, homme de
France, ne ferez-vous pas encore que j’entende, sous l’humaine saison, parmi les cris de martinets et toutes cloches ursulines, monter dans l’or des pailles et dans la poudre de vos
Rois

« un rire de lavandières aux ruelles de pierre?

«…Ne dites pas qu’un oiseau chante, et qu’il est, sur mon toit, vêtu de très beau rouge comme
Prince d’Église.
Ne dites pas — vous l’avez vu — que l’écureuil est sur la véranda; et l’enfant-aux-journaux, les
Sœurs quêteuses et le laitier.
Ne dites pas qu’à fond de ciel

« un couple d’aigles, depuis hier, tient la
Ville sous le charme de ses grandes manières.

« Car tout cela est-il bien vrai, qui n’a d’histoire ni de sens, qui n’a de trêve ni mesure?…
Oui tout cela qui n’est pas clair, et ne m’est rien, et pèse moins qu’à mes mains nues de femme une clé d’Europe teinte de sang…
Ah! tout cela est-il bien vrai?… (et qu’est-ce encore, sur mon seuil,

« que cet oiseau vert-bronze, d’allure peu catholique, qu’ils appellent
Starling?)»

« Rue
Gît-le-Cœur…
Rue
Gît-le-Cœur… » chantent tout bas les cloches en exil, et ce sont là méprises de leur langue d’étrangères.

III

Dieux proches, dieux sanglants, faces peintes et closes!
Sous l’orangerie des lampes à midi mûrit l’abîme le plus vaste.
Et cependant que le flot monte à vos persiennes closes, l’Été déjà sur son déclin, virant la chaîne de ses ancres,

vire aux grandes roses d’équinoxe comme aux verrières des
Absides.

Et c’est déjà le troisième an que le fruit du mûrier fait aux chaussées de votre rue de si belles taches de vin mûr, comme on en voit au cœur des althaeas, comme on en vit aux seins des filles d’Eloa.
Et c’est déjà le troisième an qu’à votre porte close,

comme un nid de
Sibylles, l’abîme enfante ses merveilles : lucioles !

Dans l’Été vert comme une impasse, dans l’Été vert de si beau vert, quelle aube tierce, ivre créance, ouvre son aile de locuste ?
Bientôt les hautes brises de
Septembre tiendront conseil aux portes de la ville, sur les savanes d’aviation, et dans un grand avènement d’eaux libres

la
Ville encore au fleuve versera toute sa récolte de cigales mortes d’un Été.

…Et toujours il y a ce grand éclat du verre, et tout ce haut suspens.
Et toujours il y a ce bruit de grandes eaux.
Et parfois c’est
Dimanche, et par les tuyauteries des chambres, montant des fosses atlantides, avec ce goût de l’incréé comme une haleine d’outre-monde,

c’est un parfum d’abîme et de néant parmi les moisissures de la terre…

Poème à l’Étrangère!
Poème à l’Émigrée!…
Chaussée de crêpe ou d’amarante entre vos hautes malles inécloses !
Ô grande par le cœur et par le cri de votre race !…
L’Europe saigne à vos flancs comme la
Vierge du
Toril.
Vos souliers de bois d’or furent aux vitrines de l’Europe

et les sept glaives de vermeil de
Votre
Dame des
Angoisses.

Les cavaleries encore sont aux églises de vos pères, humant l’astre de bronze aux grilles des autels.
Et les hautes lances de
Breda montent la garde au pas des portes de famille.
Mais plus d’un cœur bien né s’en fut à la canaille.
Et il y avait aussi bien à redire à cette enseigne du bonheur, sur vos golfes trop bleus,

comme le palmier d’or au fond des boîtes à cigares.

Dieux proches, dieux fréquents! quelle rose de fer nous forgerez-vous demain?
L’Oiseau-moqueur est sur nos pas!
Et cette histoire n’est pas nouvelle que le
Vieux
Monde essaime à tous les siècles, comme un rouge pollen…
Sur le tambour voilé des lampes à midi, nous mènerons encore plus d’un deuil, chantant l’hier, chantant
Tailleurs, chantant le mal à sa naissance

et la splendeur de vivre qui s’exile à perte d’hommes cette année.

Mais ce soir de grand âge et de grande patience, dans l’Été lourd d’opiats et d’obscures laitances, pour délivrer à fond d’abîme le peuple de vos lampes, ayant, homme très seul, pris par ce haut quartier de
Fondations d’aveugles, de
Réservoirs mis au linceul et de vallons en cage pour les morts, longeant les grilles et les lawns et tous ces beaux jardins à l’italienne

dont les maîtres un soir s’en furent épouvantés d’un parfum de sépulcre,

je m’en vais, ô mémoire! à mon pas d’homme libre, sans horde ni tribu, parmi le chant des sabliers, et, le front nu, lauré d’abeilles de phosphore, au bas du ciel très vaste d’acier vert comme en un fond de mer, sifflant mon peuple de
Sibylles, sifflant mon peuple d’incrédules, je flatte encore en songe, de la main, parmi tant d’êtres invisibles,

ma chienne d’Europe qui fut blanche et, plus que moi, poète.

«Rue
Gît-le-Cœur…
Rue
Gît-le-Cœur…» chante tout bas l’Ange à
Tobie, et ce sont là méprises de sa lange d’Étranger.

 

http://www.wikipoemes.com

 

Catégories :Non classé

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s