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Nedje

Poème de Camille Roussan (1912-1961) – HAÏTI

Capture d’écran du film Casablanca (1942)

Tu n’avais pas seize ans,
toi qui disais venir du Danakil,

et que des blancs pervers
gavaient d’anis et de whisky,
en ce dancing fumeux
de Casablanca.

Le soir coulait du sang
par la fenêtre étroite,
jusqu’aux burnous des Spahis
affalés contre le bar,
et dessinait là-bas,
au-dessus du désert proche,
d’épiques visions
de chocs et de poursuites,
de revers et de gloire.

Un soir sanglant
qui n’était qu’une minute

de l’éternel soir sanglant de l’Afrique.
Et si triste,
que ta danse s’en imprégna
et me fit mal au cœur,
comme ta chanson,
comme ton regard
plongé dans mon regard
et mêlé à mon âme.

Tes yeux étaient pleins de pays,
de tant de pays,
qu’en te regardant
je voyais resurgir
à leurs fauves lumières
les faubourgs noirs de Londres,
les bordels de Tripoli,
Montmartre, Harlem,
tous les faux paradis
où les nègres dansent et chantent
pour les autres.

L’appel proche
de ton Danakil mutilé,

l’appel des mains noires fraternelles
apportaient à ta danse d’amour
une pureté de premier jour
et labouraient ton cœur
de grands accents familiers.

Tes frêles bras,
élevés dans la fumée,
voulaient étreindre

des siècles d’orgueil
et des kilomètres de paysages,
tandis que tes pas,
sur la mosaïque cirée,
cherchaient les aspérités
et les détours des routes de ton enfance.

La fenêtre donnait sur l’Est inapaisé,
Cent fois ton cœur y passa.
Cent fois la rose rouge brandie
au bout de tes doigts fins
orna le mirage
des portes de ton village.

Ta souffrance et ta nostalgie
étaient connues
de tous les débauchés.
Les marins en manœuvre,
les soldats en congé,
les touristes désœuvrés
qui ont broyé ta poitrine brune
de tout leur vaste ennui de voyageurs,
les missionnaires et la foule lâche
ont parfois essayé de te consoler.

Mais toi seule sais,
petite fille du Danakil
perdue aux dancings fumeux
de Casablanca
que ton cœur
se rouvrira au bonheur
lorsqu’aux aurores nouvelles
baignant le désert natal,
tu retourneras danser
pour tes héros morts,
pour tes héros vivants,
pour tes héros à naître.
Chacun de tes pas,

tes gestes,
tes regards,
ta chanson
diront au soleil que la terre t’appartient.

Casablanca, avril 1940

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