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Patrice Nganang a lu « Sauver la ville » de Timba Bema

Capture d’écran – Chaîne Youtube de TV5 MONDE, 10/10/2021.

Patrice Nganang, né le 17 mars 1970 à Yaoundé au Cameroun, est un écrivain et professeur d’université. Il a lu le nouveau livre de l’afropoète Timba Bema. Voici sa critique :

Je lis assis, couché, debout, selon le livre. Celui-ci, je l’ai lu debout, et je me rends compte, c’est sans doute l’attitude qu’il faut adopter: car ce sont des poèmes scandés en fait, beaucoup plus scandés qu’écrits. La convention de la publication a imposé une typographie spacieuse – ou est-ce la suite graphique de ‘Les Seins de l’amante’? C’est Timba Bema qui va nous dire. La première chose évidemment est que ces poèmes sont lisses – parfois il y a une rupture camerounaise qui surprend, et fait rire, réjouit. Me réjouit, car je n’aime plus les poèmes lisses. Je lisais, et je me rends compte soudain que, de toute la littérature camerounaise que je connais, voici le premier livre qui a mis dans son cœur, une victime bamiléké, car Moukem est bien Bamiléké, Bafang, n’est-ce pas? Nous avons grandi avec des textes de toutes sortes qui nous ont fabriqué des personnages bamiléké hideux – quand écrits par des non-Bamiléké. Et Timba est Sawa. Ce sont ici ou là des Bamiléké commerçants, toujours, qui ont du moins un commerce particulier avec l’argent, un érotisme du fiduciaire. Un moment ça me surprenait, sans doute parce que je sais le Bamiléké pauvre, très pauvre même, et puis ça a commencé à m’agacer, et puis finalement à m’énerver. Sur cette page j’avais dit que je ne lirais plus de livres qui fonctionnent sur le stéréotype, et j’ai tenu parole. Stay Woke! dit-on ici aux USA. Je tiens parole, car il s’agit de faire un travail critique pour cette littérature. Il s’agit, au bas mot, de la parturition d’une nouvelle littérature camerounaise et africaine. Il s’agit, je répète: de l’enfantement d’une nouvelle manière de raconter et de dire l’Afrique, de dire le Cameroun, de nous dire. Ici je disais donc, les poèmes sont dits: ils sont dits debout, et je les ai lus debout.

D’habitude, quand on parle de poésie, on parle de beauté. C’est un réflexe. Il me sera difficile de le faire, car ces poèmes sont écrits dans la langue du Blanc, par un virtuose de la poésie en sa langue. Et Timba a parsemé son livre de strophes en Duala. Je ne les comprends pas, mais je l’ai entendu les déclamer. C’est beau, cette poésie qui est chant. Ici elle est moins vindicative qu’interrogation devant une lapidation, devant un lynchage – le lynchage d’un Bamiléké. Je reviens sur la bamiphobie. Nul n’a été aussi lynché dans la littérature camerounaise que le Bamiléké – du fameux Tchenguen de ‘Trois prétendants, un mari’ de Guillaume Oyono Mbia, à Kankan et son ‘black face’ qui fait rire les Africains et effraie les Blancs à cause de sa bêtise ignorante, à tout ce que vous pouvez imaginer comme sottise qui se raconte sur les Bamiléké. Un lynchage systématique, jusqu’à une exécution publique – comme celle que met en scène Timba Bema ici. Moukem est lynché pour avoir volé des chaises en plastique, pour avoir volé un poison donc. Je dois relire ce poème, car ce lynchage d’un Bamiléké qui vole un poison doit être analysé, dans la profondeur du lynchage fondamental du Bamiléké qui a lieu dans la scène publique camerounaise, devant l’assentiment de tous et de chacun: ils le méritent, dit-on, à cause de leur commerce avec l’argent. Dans ce pays dont la monnaie, le Franc CFA, est absolument aux mains des Français, il est très facile de voir la constitution ici d’un bouc émissaire. Et c’est beau de voir – voyez, je viens sur la beauté! – Timba se balancer entre la laideur et la beauté, entre la laideur de l’environnement, de la ville, de Douala, du quartier Bali, de Lihon, d’une part, et la beauté justement de quelques personnages – la mère, le pélican-Je, poète au sac à dos, Nathalie, et j’en passe.

Les Sawa sont, au Cameroun, ceux qui ont le plus lynché les Bamiléké: Elimbi Lobe est la voix de ce lynching quotidien, Bible en main. Ce doit être une relation d’amour trahi. On ne lynche plus profondément que quiconque a trahi. Et dans un de ses textes lumineux, Timba a fouillé dans les archives de sa famille pour retrouver l’histoire de son grand-père, et la trahison possible de Sekoudjou. Mais ici, c’est son grand-père qui avait été tué, assassiné, quand Sekoudjou avait survécu. Cette survivance non-méritée est-elle aux commencements de lapidations répétitives, de ces lynchages répétitifs de Bamiléké qui, historiquement donc ne méritent pas de vivre? Dans le cœur de ce poème qui est en fait un Grand texte, il y’a un conte: ‘cette ville n’est qu’une intention.’ Voilà le verset que je retiens, de ce livre à lire et à relire, tellement il est fluide. Je l’ai lu en à peine trente minutes, parce que justement il est scandé. J’imagine que, lors d’une lecture poétique de deux heures, avec instruments, il puisse être lu, dans la jouissance publique. Mais alors, ce serait la mise-en-scène d’un questionnement, d’un interrogatoire public autour de ce corps de Bamiléké lynché, comme il y’en a de nombreux au Cameroun, et comme, je disais, le Bamiléké lynché l’est, dans la littérature camerounaise. Je ne sais pas s’il y’a des auteurs camerounais, africains qui aie pu, avec autant de force articuler un mythe situé entre laideur et beauté pour nous frapper de stupeur. Eh bien, ce livre dédié à Shakiro, Bamiléké lynchée devant nous tous, nous en donne un, et c’est cela sa beauté.

Vous avez compris, j’aime ce livre.

Concierge de la république 

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