Héliopole

Poème de Jean Sénac (1926-1973) – ALGÉRIE

1

Après l’Enfer voici une saison
Belle comme la lune avec ses enfants.

2

Belle ?

3

Une ville de chardons
Prise dans le verre bleu de l’aube.
On n’y atteint qu’après avoir longtemps longé
Le rempart de cactus
(En toi aussi, calcinées, les fleurs taillent l’injure
(Les poches bourrées de sourires,
Mais qui forcera leur blue-jeans ?).
Dans les faubourgs un parfum assaillant
De géranium, de tomate et d’urine,
Auréole les macs joueurs de dominos.
Les femmes sont dans les murs.

4

Et cette ville ne fut qu’un souhait de la détresse
Pour conjurer les bagnes de ton sang.
Entrevue (comme l’os sous ta plaie). Imaginée.
Pour qu’un mot puisse à l’autre souder
Son avenir.
Mais que pourrions-nous bâtir sur des nénuphars ?
Déjà l’impériale moisissure…

5

Sinon ces plages triomphantes
Un redent de blessures
  Mais pas
Ce bas-quartier d’ulcères !
  À force de se fuir
Nos lèvres, ce sont les mots qui fuient, nos phrases qui s’agressent.
Quelques mégots froids nous tiennent lieu de bivouac.
Ni magie ni présence.
  Le glas
Lancinant qui d’une vertèbre à l’autre
Égrène encore un nom (le carbone usé d’un regard).

Poème extrait de Les Désordres, éd. Saint-Germain-des-Prés, 1972. © Les Hommes sans Épaules éditions.

http://www.recoursaupoeme.fr

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