« Le lion » de Jules Laforgue

Poème de Jules Laforgue (1860-1887) – URUGUAY/FRANCE

Lion s’abreuvant (1897) par Henry Ossawa Tanner – Wikiart

Sultan
Léopard autrefois

Eut, ce dit-on, par mainte aubaine,
Force bœufs dans ses prés, force cerfs dans ses bois,

Force moutons parmi la plaine.
Il naquit un
Lion dans la forêt prochaine.
Après les compliments et d’une et d’autre part,

Comme entre grands il se pratique,
Le sultan fit venir son vizir le
Renard,

Vieux routier, et bon politique.
« Tu crains, ce lui dit-il.
Lionceau mon voisin;

Son père est mort; que peut-il faire?

Plains plutôt le pauvre orphelin.

Il a chez lui plus d’une affaire.

Et devra beaucoup au
Destin
S’il garde ce qu’il a, sans tenter de conquête. »

Le
Renard dit, branlant la tête :
« Tels orphelins,
Seigneur, ne me font point pitié;
Il faut de celui-ci conserver l’amitié,

Ou s’efforcer de le détruire

Avant que la griffe et la dent
Lui soit crue, et qu’il soit en état de nous nuire.

N’y perdez pas un seul moment.
J’ai fait son horoscope : il croîtra par la guerre;

Ce sera le meilleur
Lion,

Pour ses amis, qui soit sur terre :

Tâchez donc d’en être; sinon
Tâchez de l’afïbiblir. »
La harangue fut vaine.
Le
Sultan dormoit lors; et dedans son domaine
Chacun dormoit aussi, bêtes, gens : tant qu’enfin
Le
Lionceau devient vrai
Lion.
Le tocsin
Sonne aussitôt sur lui; l’alarme se promène

De toutes parts; et le
Vizir,
Consulté là-dessus, dit avec un soupir :
« Pourquoi l’irritez-vous?
La chose est sans remède.
En vain nous appelons mille gens à notre aide :
Plus ils sont, plus il coûte; et je ne les tiens bons

Qu’à manger leur part des moutons.
Apaisez le
Lion : seul il passe en puissance
Ce monde d’alliés vivants sur notre bien.
Le
Lion en a trois qui ne lui coûtent rien.
Son courage, sa force, avec sa vigilance.
Jetez-lui promptement sous la griffe un mouton;
S’il n’en est pas content, jetez-en davantage :
Joignez-y quelque bœuf; choisissez, pour ce don,

Tout le plus gras du pâturage.
Sauvez le reste ainsi. »
Ce conseil ne plut pas.

Il en prit mal; et force États

Voisins du
Sultan en pâtirent :

Nul n’y gagna, tous y perdirent.

Quoi que fît ce monde ennemi.

Celui qu’ils craignoient fut le maître.
Proposez-vous d’avoir le
Lion pour ami,

Si vous voulez le laisser craître.


Poème emprunté au site http://www.poemes.co

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