« Le sphinx » de Jules Laforgue

Poème de Jules Laforgue (1860-1887) – URUGUAY/FRANCE

Sphinx partiellement désensablé, par Henri Béchard (vers 1870) – National Media MuseumWikipédia

I

Aux steppes du désert, à l’heure où l’azur morne
Fait chercher la fraîcheur au jaguar assoupi,
Les yeux sur l’horizon muet, vaste, sans borne,
Ensablé jusqu’aux seins, rêve un Sphinx accroupi.

À ses pieds, cependant, mourant comme une houle,
Un peuple de fourmis grouille noir et pressé.
Il vit, il aime, il va, puis lentement s’écoule
Sous ce regard sans cesse à l’horizon fixé.

Et ce peuple n’est plus. Le soleil écarlate
Là-bas descend tranquille, en une gloire d’or,
Puis l’haleine du soir, tiède et délicate
Disperse ces débris. Le grand sphinx rêve encor.

II

Il rêve là depuis vingt mille ans! Solitaire,
Flagellé par le vent des siècles voyageurs
Et depuis vingt mille ans, rien n’aura pu distraire
La calme fixité de ses grands yeux songeurs.

Rien! ni Memphis perdu, ni Thébe aux cent pylônes
Où le Fellah fait paître aujourd’hui ses troupeaux,
Ni les vieux pharaons accoudés sur leurs trônes
Et regardant, muets, s’élever leurs tombeaux,

Ni les tyrans têtus, abrutis dans les crimes,
De caprices sanglants berçant leurs spleens cruels,
Ni le lépreux maudit, ni les humbles sublimes,
Ni les écroulements d’orgueilleuses Babels,

Ni les esclaves noirs, fronts rasés et stupides,
Dont l’épaule saignant sous les verges de cuir
S’attelait en craquant, aux blocs des pyramides,
Et qu’on broyait, hurlants, quand ils tentaient de fuir,

Ni l’odeur s’exhalant des charniers de l’Histoire,
Ni les clairons d’airain jetant du haut des tours
Aux quatre vents du ciel des fanfares de gloire.
Rien! Ô sphinx implacable! et tu rêves toujours

Et maintenant encor que les [……] sont changées,
Que sous l’œil de tes dieux, l’homme des temps nouveaux
Vient, du bruit de ses pas, dans les grands hypogées
Que tu semblais garder, réveiller les échos,

Dans ce siècle d’ennui, de fièvre inassouvie,
Où l’homme exaspéré de désirs inconnus
Plus follement se rue au festin de la vie
Et veut jouir, et veut savoir, et ne croit plus,

Et sanglote, le front sur les dalles des temples!
Toi, Sphinx de granit, rien ne remue en tes flancs,
Et muet, éternel, sans pitié, tu contemples
Le même horizon bleu qu’il y a vingt mille ans!



Première publication dans Poésies Complètes (Le Livre de Poche) – 1970

Poème emprunté au site http://www.laforgue.org/

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