« Les tueurs sont à l’affût » d’Abdellatif Laâbi

Poème d’Abdellatif Laâbi (1942-) – MAROC

Mère

ma superbe

mon imprudente

Toi qui t’apprêtes à me mettre au monde

De grâce

ne me donne pas de nom

car les tueurs sont à l’affût

Mère

fais que ma peau

soit d’une couleur neutre

Les tueurs sont à l’affût

Mère

ne parle pas devant moi

Je risque d’apprendre ta langue

et les tueurs sont à l’affût

Mère

cache-toi quand tu pries

laisse-moi à l’écart de ta foi

Les tueurs sont à l’affût

Mère

libre à toi d’être pauvre

mais ne me jette pas dans la rue

Les tueurs sont à l’affût

Ah mère

si tu pouvais t’abstenir

attendre des jours meilleurs

pour me mettre au monde

Qui sait

Mon premier cri

ferait ma joie et la tienne

je bondirais alors dans la lumière

comme une offrande de la vie à la vie


In Le Spleen de Casablanca, éditions de la Différence, 1996.

Poème (emprunté au blog https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/) à la mémoire de Brahim Bouarram, jeune Marocain jeté et noyé dans la Seine, le 1er mai 1995, par un groupe de skinheads venant d’une manifestation du Front national.

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