La guerre des Vents

Combilé Djikine dite Noks (1992-) – Partenaire d’AFROpoésie – FRANCE/MALI

 

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Une gorge de rue, où tous les vents de la ville s’infiltrent,

Comme dans une artère encombrée

Crachante, pleine de secousses, maladive épurée

À l’égout des tempêtes,

Un bras sans finitude.

Quand l’instant vient où me déconçevoir

Est ma raison d’ici – un ailleurs pour le corps,

Je m’engouffre au profond de ces fibres de l’air

Jetées par accident, giclées dans la ruelle

Par un ciel dénervé, un dieu compatissant…

Et la guerre des Vents me gifle dans l’oubli.

 

19.11.2016

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2 réflexions sur “La guerre des Vents

  1. D’une guerre, l’autre…

    De toutes les guerres folles et ravageuses entre humains, persiste la joueuse si peu enjouée de l’inspiration. Elle souffle de page en page, ouvrant et fermant les livres aux lecteurs, les carnets de notes aux auteurs, vent d’une vie et d’une mort assumées, qui ne commence pas plus qu’il ne finit, sans la prétention de l’aquilon ni l’humilité du zéphyr. Vent de personne, de tous, ne faisant que passer, inconnu des rues, l’éternel disparu de toutes les circulations. C’est à sa hauteur que s’élève l’expérience individuelle la plus insignifiante, pour regagner quelque excellence humaine.

    « Une gorge de rue, où tous les vents de la ville s’infiltrent »
    Invisible en soi, le vent ne se trahit que par ses effets, sa provenance, sa direction, ses tours et détours. La rue, cette voie publique parmi d’autres, ne décide de rien en elle-même, pour elle-même. Avec ou sans gorge, ravins, crevasses, bosses, trottoirs bien entretenus, négligés, etc., les vents lui souffleront dessus, loin de la cibler en particulier, voire même de l’abandonner, l’oublier. Ainsi va la vie, éolienne demeure anonyme où, des objets et des sujets, l’occasion fait le larron. Ici, la gorge a beau être d’une rue, aucun des vents de la ville ne peut y craindre sa trahison ! Concours de circonstances, résultat inopiné : l’invisibilité, indépendamment des vents et de la gorge, s’épaissit par leur infiltration. C’est un viol collectif nullement prémédité d’un côté, autant que, de l’autre côté, une innocence complice par la vertu dissimulatrice inhérente à une gorge, sa profondeur, son silence, son indifférence, voire même la surprise qui la fige !

    « Comme dans une artère encombrée »
    Déjà engorgée de vents inconnus, la rue s’affiche grandeur nature, en une voie praticable et très convoitée par tous les vents pressés de souffler sans frais, lesquels se sont passé le mot : « l’artère » ! Et les y voilà tous, l’occupant, la préoccupant, cette pauvre artère offerte malgré elle, à une circulation dense, lourde à porter et dont elle n’en finit plus de se débattre : aussi infiltrée dedans qu’embouteillée dehors, la rue en voudrait presque à sa commodité d’artère, cette valeur d’échange qui attire les véhicules, aux dépens de sa valeur d’usage, son être-là, sans aucune des fins dont l’affuble l’éternel besoin de se déplacer, de se rendre d’un point à un autre !
    On imagine sa complainte remonter des profondeurs, jusqu’à la surface puis redescendre, se vomissant sens dessus dessous : « Crachante, pleine de secousses, maladive épurée/ À l’égout des tempêtes » La nausée est palpable, car non seulement cette rue l’a en travers de la gorge, son besoin d’un peu d’air frais, sa tentative pour s’épurer, n’aboutit qu’« À l’égout des tempêtes » Outre l’infiltration épuisante de sa gorge, elle subit l’horrible épreuve d’une vomissure avilissante, la mise « À l’égout des tempêtes ». Pourtant, elle ne cherchait qu’à recouvrer sa dignité, en se raclant cette gorge pour se dégager un peu : libérer la bouche, la rendre à la voix humaine savante en son verbe. Noble raison s’il en est ! Dont la visée, pour le moins téméraire, époumone en mille secousses, décoiffe la prétention du verbe ou lui rabat le caquet : la rue finit par descendre plus bas que terre, dans le dégoût d’elle-même, son insignifiance : une régression de l’oral à l’anal qui la ramène à un stade réifiant de l’évolution. Voilà notre destin d’êtres de communication, de rencontres, de rue : s’ouvrir, échanger, cela sous-entend toujours, s’aventurer en ce monde à ses risques et périls ; ne pas s’enfermer chez soi, sortir suppose, de facto, être prêt à se battre avec les événements, les incidents, etc., autant dire toutes sortes de vents qui, jamais, n’y sont pour rien, auxquels nous sommes exposés par nature. Vents contraires, tantôt opportuns, tantôt inopportuns, nécessairement redoutables de par leur incertitude éolienne. De celle-ci, nous devons accepter l’épreuve, en apprendre à grandir, au lieu de nous barricader à la maison, sorte de retour impossible dans ce ventre d’une sécurité maternelle dont la quête, une fois sorti de là, va à l’encontre du cours normal des choses de la vie. Il incombe à tout être humain de se battre dans l’espoir d’établir, voire de rétablir la paix dans les rues de l’être, pour une compréhension consentie, raisonnable. Ce travail sur soi et pour une vie civilisée a lieu ici, en écriture, pour décrire, identifier, cerner et tenter de neutraliser les effets nocifs du mal inhérent à notre condition d’humain mortel : « être infiltré, se filtrer, être à l’égout au point de se dégoûter assez pour tenter de reconquérir compulsivement les saveurs de la vie et, peut-être, en arriver à aimer des vents. Bien des blessures sont à cicatriser pour leur survivre en tant qu’êtres de communication. Des cicatrices avec lesquelles vivre en souvenirs éoliens qui, peu ou prou, nous aguerrissent, nous transforment en fils et filles du vent contre les vents extérieurs aussi inévitables qu’imprévisibles s’ils sont authentiques, c’est-à-dire existentiels : se rencontrer, se parler, échanger des idées, discuter, etc. D’un bout à l’autre de sa condition humaine, sur toute sa longueur, cette rue en travail se doit d’accoucher d’elle-même : artère, bras, gorge, cracher, aller, venir, s’arrêter et repartir. Que pouvons-nous faire d’autre si nous voulons une chose aussi simple et naturelle : circuler ni plus, ni moins. La vie (de) la rue, ce chassé-croisé de toutes les saisons, n’exige de personne de savoir d’où il vient et où il va comme on nous en rebat les oreilles, mais, impérativement, de bouger, de ne pas végéter, de s’en aller sans destination réelle ou avec le prétexte d’un « quelque part » ; déménagement quotidien dont nous avons tous à payer le prix exorbitant mais salutaire : éprouver cette inquiétante étrangeté de l’inhospitalité native par laquelle s’acquiert une majorité sans leurre, celle qui, toute en humilité, érige en un espoir difficile le désespoir devant l’immense travail faire sur ses propres vents et ceux des autres pour se faire…Faire et faisant se faire, solder enfin nos illusions de petites filles, de petits garçons pour recouvrer ce pessimisme revigorant de l’adulte, oxymoron qui dirait « perdre, c’est gagner »
    Il suit de là, a contrario, que celui qui pense, c’est quelqu’un qui s’arrête, qui prend le temps au cours de cette circulation effrénée pour réfléchir. Dans le commerce avec ses congénères qu’il supporte difficilement mais dont il ne peut se passer, l’être dit humain, réapprend à faire de ses contretemps le temps idéal de vivre : poids contre poids, vent contre vent jusqu’à sentir d’autres rythmes insoupçonnables en lui, dont la cadence lui échappe tout en le défiant de s’adapter : « La musique exprime ce qui ne peut pas être dit et sur lequel il est impossible de se taire. » Victor Hugo l’africain de toujours !
    Quand les mots nous manquent, pour dire l’extrême de la peine et/ou de la joie, la musique fuse dans la poésie qui prend la parole, ultime survie ou inauguration de la vraie vie. Et alors, que faire de cette nausée de rue extrêmement pénible, vécue à l’occasion par chacun au travers d’une expérience singulière confiée, ici, à ce titre : « La guerre des vents » ? Écoutons plutôt (c’est moi qui souligne) :
    « Quand l’instant vient où me déconcevoir
    Est ma raison d’ici – un ailleurs pour le corps,
    Je m’engouffre au profond de ces fibres de l’air
    Jetées par accident, giclées dans la ruelle
    Par un ciel dénervé, un dieu compatissant…
    Et la guerre des Vents me gifle dans l’oubli. »

    Voilà la belle écriture abouchée au rythme poétique de l’accouchement attendu depuis les dernières guerres, tant il est prévu par la lutte précédente, frontale, d’un bras d’honneur qui s’achève en « Un bras sans finitude ». Comprenons un bras revenu de l’idée même de la victoire et/ou de l’échec inadaptée à ce combat de rue. Car gagner comme perdre signerait la fin du commerce, abolirait la valeur d’échange, sans pour autant réhabiliter celle d’usage des êtres et des choses. Bien au contraire et bien souvent, d’innombrables petites lâchetés se mettent en place : compromissions, non-dits, parfois des ruptures avec fracas qui excèdent les vrais enjeux humains pour flatter les égos, en scènes de ménage dont la rue comme telle se scandalise assez ; car elle n’en est pas le lieu. Un SDF ne manque pas de dignité, au point de se compromettre en une relation fausse et, de nouveau, perdre cette liberté dont la quête lui a coûté la solitude de rue, le seul-ensemble qui avive l’absence d’échange !
    Qu’est-ce donc que ce bras dont le mérite d’agir persiste bien qu’il ne vise plus rien qui l’achève, l’extermine ? En réalité, un autre vent va, instantanément, se lever dans ce désœuvrement du bras rendu, pour le coup, disponible, vent d’autant discret qu’il est abstrait, qu’il se lève de façon critique par une pensée subversive dont use le sujet pour s’arracher, se relever, conjuguant temps et espace reconfigurés en IL Y A impersonnel exigeant une modalité d’existence involontaire à l’écart de la circulation ordinaire des vents dans des rues où tout le monde est empêtré dans les jugements de valeur, à la moraline facile, ô combien humaine.
    Dans le « IL Y A », le temps passe outre les mots par deux effets imprévus : le surgissement « Quand l’instant vient » relayé par « l’oubli » à la fin du poème. De même n’avons-nous de l’espace qu’une imprécision précise où l’« ici » s’articule à « un ailleurs » qui le dissipe en la modestie d’une « ruelle » contrastant avec la lourdeur de la rue engorgée, l’artère encombrée, la bataille des crachats et autres nausées.
    Ramenés à leur plus simple expression ces deux concepts fondamentaux de notre cadre de vie, accueillent l’imminente « dé-conception » de soi par soi-même qui signe l’avènement d’une nouvelle raison d’être ici et maintenant : espace-temps d’une renaissance-purification effective où l’auteur reprend la main sur la métaphore et la personnification des éléments ; reprise qui ne s’illusionne pas d’un pouvoir de domination de ce jeu si peu enjoué de la vie et de la mort. Car du fait même que le sujet « [s’] engouffre au profond de ces fibres de l’air/Jetées par accident, giclées », de ce fait il devient évident qu’il a changé de réseaux de signification. Nous quittons le temps profane, vulgaire des conflits et des ruses de la raison, pour inaugurer le temps nécessairement propice à l’avènement du tout autre, en nous et hors de nous, le temps sacré de kairos, cette belle occasion de faire peau neuve loin de tout ressentiment, temps de l’oubli qui efface les souvenirs et par lequel l’esprit prend le risque d’instaurer la tradition du nouveau, c’est-à-dire une vie (d’) artiste, vie exclusivement réservée à l’acte même de créer, en sa latence insoupçonnée avant qu’un quidam ne s’en saisisse !
    Par ce vent levé, s’inscrit le vocabulaire du souffle, de l’illogique et de l’irréfléchi : « s’engouffrer, se jeter, gicler » traduisent plutôt l’accidentel ou l’imprévu. La naissance du sujet relève d’un mouvement qu’il subit. Tant et si bien qu’ainsi agi par le vent, il se laisse pétrir à même « ces fibres de l’air » d’où il ressortira comme une entité éolienne à qui s’offre la sérénité du ciel, sa bienveillance, en termes de « un ciel dénervé » ou d’« un dieu compatissant ». Dans la mesure où c’est l’écriture qui reconstruit tout à sa mesure, elle s’affirme elle-même comme sujet et objet de son destin, à l’écart des guerres dont la réalité n’entame nullement notre sublime utopie de poète. De la gifle de « La guerre des Vents », emportons le souffle d’une autre respiration pour un tout autre corps, sans organe, aussi singulier qu’universel.

    Aimé par 1 personne

    • Artère encombrée, l’incident cardiaque tente une relève, « c’est épuisant ! » 

      De là où l’on regarde aucune fraicheur ventée ne vient solliciter l’ordinaire
      Isolé, l’oeil au loin traverse un vent méconnu,
      S’épuise à corps perdu, surcharge l’ébauche d’un graffiti humain.

      Où vivent les enfants Éole?
      Souffle Vent, souffle Mots,
      Baudruche hisse au mât une trouée de ciel…

      Aimé par 1 personne

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