Nous deux

Ousseynou Thiombiano (1993-) – Partenaire d’AFROpoésie – SÉNÉGAL

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Ensemble tout le temps
Ensemble en tout lieu
Jusqu’au bout de la nuit
Au pied du jour
Nous deux

Complices à la discrétion d’autrui
Ecrin du fort intérieur
Dont je me dépouille
Nous deux

Lorsque je tombe sous ton charme
Et que par le jeu des pouces
Je te caresse parcimonieusement
Nous deux

Mon souffle suspendu à mes désirs
Que tu te charges d’assouvir
À mon bon vouloir
Nous deux

Des portraits pittoresques des scènes de vie
Je m’en délecte pour revivre les plus mémorables
Flash de lumières m’en conjure!
Noux deux

Que de missives émises
Et recueillies avec ta complicité !
Ligne de discussion en rouleau compresseur
Nous deux

Ensemble tout le temps
Ensemble en tout lieu
Jusqu’au bout de la nuit
Au pied du jour
Nous deux

Dans le tumulte des moments de solitude
Dans la vacuité des foules cohues
Nous deux
Mon petit boîtier électronique à tout faire
Sacré portable!

In De la pluie et du beau temps, Harmattan Sénégal 2017

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5 réflexions sur “Nous deux

  1. Quel éloge à l’amour ! On eût pu le croire entre humains, dans la chaleur des mains enlacées, des paumes mouillées, dans l’intimité de deux souffles murmurant des secrets se frottant à leurs lèvres…
    Le ton d’abord langoureux s’avance avec rapidité ; des saccades naissent ! des précipitations, un empressement d’aller sur la fin : la lumière pâle s’allume tout à coup. Ce ne sont pas des hommes ! La « complicité » de deux regards équivoques fouillant leurs paupières se disloque en un seul, un regard pressé sur un écran translucide, une vitre artificielle reflétant tant de choses, tant d’informations… Mais ce n’est qu’illusion. L’amour n’est pas là, et l’ode sans cesse demeurera à sens unique, voire anéantie dans son transport.
    Pensons-y ! La cécité dépasse maintenant trop souvent l’aspect physiologique. On le sait bien : l’amour rend aveugle.

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  2. Éloge à l’amour ! C’est bien ce que l’on croirait tout au long de ce poème. L’auteur se joue bien du lecteur dès le début du poème. Il exprime bien l’attachement de son personnage à cet « être  » aimé. Avec flamboyance. Bien sûr, Noks, l’amour rend aveugle. Mais cet sentiment a trouvé une rivale de taille : l’addiction à la technologie (ici un téléphone portable) rendue plus forte et plus subtile par la douceur et la chaleur des réseaux sociaux. L’auteur capte notre attention dès le début du poème, la maintient avec douceur et tacte comme entre nouveaux amants, avant de tout dévoiler dans la dernière strophe. Bravo Ousseynou.

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  3. Dans ce poème comme dans toute œuvre littéraire, il y a un contenu de sens sur lequel on peut s’entendre, se tromper ou, mieux encore, d’où l’on peut voir surgir sans s’exclure des interprétations qui, de ce fait même, attestent l’insondable richesse de l’esprit humain.
    Mais ce qui ne doit jamais être négligé dans un commentaire comme dans les poèmes dont nous sommes les auteurs, cela me semble tenir à l’écriture elle-même, comment elle se met à l’œuvre, porte une voix singulière dont la lecture reprend le souffle pour donner à respirer à chacun(e)…J’ai inspiré et je m’en vais expirer !
    Dès le début, le poème semble considérer le sentiment amoureux, dont il peint la puissance surnaturelle fondée sur la subversion notoire de l’espace et du temps, cadres naturels de notre vie, de nos vies vécues à travers la prose quotidienne de la communication au service de nos besoins.
    Cette subversion s’inscrit avec un usage parcimonieux des mêmes mots, en passant d’un registre à l’autre. Ainsi se répète l’idée d’une union vécue « Ensemble », de la catégorie du temps à celle de l’espace.
    Du temps, rien n’échappe à la force paralysante de cette union amoureuse : écrire « Ensemble tout le temps », c’est supposer sans effet négatif sur le couple le passage du temps, donc inopérante sa puissance d’érosion. Avec ces quatre mots, le poète signifie d’entrée de jeu, la mort du temps. Du coup, plus besoin, pour ainsi dire, de le tuer quand on aime, les amoureux ne peuvent jamais s’y ennuyer. Ils échappent à la destruction inhérente à la chronologie, trouve refuge dans l’éternité du grand sentiment qu’est l’Amour. L’éternité triomphe.
    De même, de l’espace, rien n’échappe à la présence ubiquitaire de cette union amoureuse : « Ensemble en tout lieu » Quatre mots qui renvoient l’espace physique à sa perception par le couple et, donc, par l’amour. Il en devient insignifiant. En effet, de simples détails d’individus perdus dans une immensité englobante, ces deux êtres scellés par l’amour, semblent assiéger les quatre points cardinaux, gagner une visibilité triomphante valant l’universalité. Par le truchement de l’écriture, l’espace perd son infinité et les êtres ou choses sont balayés, vidés pour faire place au grand sentiment.
    Éternité et universalité : deux notions de portée générale, voire même à vocation divine. Le poète n’en reste pas là, qui parachève la domination du sentiment amoureux sur le temps, en le scrutant dans ses séquences majeures : la nuit et le jour.
    Comme si le temps mort, pouvait ruser avec les cœurs, faire le mort en attendant son heure de revanche, l’auteur s’en méfie, se préoccupe d’éventuelles dissimulations de son maléfice. Il faut que la domination du « tout » entraîne avec certitude celle des parties : parce que la nuit est celle de l’amour, elle doit se laisser traverser sans aucun danger, se faire accueillante, d’une hospitalité indubitable. Être ensemble toujours revient à l’être « Jusqu’au bout de la nuit » correspondant au point du jour ou « Au pied du jour ». A fortiori, de la nuit au jour comme du jour à la nuit, la boucle du temps bouclée efface l’idée d’un commencement et/ou d’une fin. L’éternité cyclique construite par un processus alchimique, équivaut à une protection inattaquable. Inséparables, deux êtres humains unis en un amour vécu incarné, sont portés au rang d’une entité par l’écriture poétique. Celle-ci se met à célébrer celle-là, la chanter en boucle comme un refrain : « ‘Nous deux », décliné en sept strophes dont on est en droit d’espérer une sublimation spirituelle plus aboutie, dans le profil de la métamorphose développée précédemment. Or, par cette sublimation tous azimuts, le pathos romantique menace la portée poétique de ce sentiment, devenu le slogan que l’on sait, louange éculée, morbide d’un bonheur standard, sans relief. Qu’en est-il en réalité, ici ?
    La première des sept strophes suivantes nous ramène à la prose, sur terre où la présence « d’autrui », par sa simple évocation nous distrait, même si demeure l’idée d’une protection qu’expriment les termes de complicité, discrétion, « Écrin du fort intérieur ».
    La deuxième continue de nous dessiller avec le retour du vécu empirique de l’amour subrepticement réincarné en « jeu de pouces » et « caresse » relayés, en la troisième, par le dialogue entre les désirs brûlants de l’un assouvis par l’autre. Puis avec la quatrième, un voile se déchire : le retour sur terre sombre dans le terre à terre aux antipodes de la spiritualité dont l’idée gémit, complètement affaiblie par des termes forcément vulgaires qui la cernent : « portraits […] scènes de vie […] Flash de lumière […] ». Le primat de la technologie au service des loisirs, aggrave la désillusion en dévoilant le vrai visage de cette union : une communication électronique. Autant le ciel nous était promis, autant la déception s’avère dévastatrice : au nom de la communion entre les cœurs, nous avions quitté la terre. Contre toute attente, comme par glissement insensible, nous y revenons, nous nous enfonçons dans l’artificielle communication machinique aliénante de « missives émises […] recueillies » formant une « Ligne de discussion en rouleau compresseur ».
    C’est avec une ironie cinglante que reprend, non pas le chant rituel de la communion merveilleuse se voulant un hymne à l’Amour, mais une litanie funèbre du vide existentiel de l’homme aliéné à la machine, la rengaine insensée mortifère de la conscience dans la nuit de la raison, en un mot : « Sacré portable ! » Et dans tout cela, le plus pertinent demeure le temps de l’écriture, qui est aussi celui de la lecture : temps d’une cruauté organisée, artificielle et d’autant plus fourbe ! Un crescendo pose un piège et ferre sa proie en deux strophes sublimes dissimulant son venin, lequel va couler sournoisement en sept strophes interminables d’une mort à petit feu, jusqu’à l’estocade finale : comme réveillé(e) en sursaut, sonné(e), le lecteur-la lectrice reçoit une leçon sans aucun sermon. Difficile de rire ou de pleurer, les voilà confronté(e)s à cet humour singulier qui éponge mal cette part de détresse qu’il véhicule, désormais marqué(e)s à vie.
    Waounwa Tinha Florentin

    Aimé par 1 personne

  4. Noks, Patron et Waounwa, tous mes remerciements!
    Vos analyses peignent de fil en aiguille l’idée que le « poète » surseoit dès la première strophe sans lever un coin du voile. S’ensuit un jeu de cache-cache entre le poète et le lecteur. Ainsi, des dédales de sens forment un labyrinthe de l’amour. L’amour charnel? Non! L’amour 2.0 ? Oui ! Le « lyrisme d’ingénieur » des poètes suédois est à l’honneur. La poèsie est un art de création, un champ de l’imaginaire où tout reste à inventer ou à réinventer . Cette nouvelle approche sous l’angle de la technologie balaie d’un revers de main les propos de La Bruyère : « Tout est dit, et l’on vient trop tard… ». D’ailleurs mes chers, j’ai chanté cette technologie pour me dire ensuite: « J’ai fait ce que ni Senghor ni Césaire, ni Hugo, ni Musset n’ont fait » (Rires) .Bien sûr, tout ceci n’est pas de leurs époques mais pour autant ne serait-ce un court instant qu’ils cessent de nous faire de l’ombre !
    Le smartphone , le train, l’ordinateur, la tablette numérique sont des instruments de notre vie quotidienne aux quels nous devons attacher une profonde signification Littéraire autant que le lac ( Lamartine), l’aube ( Hugo), les masques (Senghor) etc. En voilà un défi de taille pour la nouvelle génération éprise de littérature. Le  » poète » de « Nous deux » dans son initiation aspire humblement à apporter sa pierre à l’édifice d’une irréversible régénérescence des thématiques poètiques.
    Bien à vous.

    Aimé par 1 personne

  5. C’est une évidence, qu’il faut « une irréversible régénérescence des thématiques poétiques » : dans le contexte précis du machinisme qui gouverne l’homme, votre poème me semble illustrer et prévenir le danger de la déshumanisation, via ce « Nous deux » artificiel puis, à la fin, nous abandonne à la férocité d’une prise de conscience du prix exorbitant que nous payons à l’utile : le sacrifice de notre liberté axée sur notre sens critique de plus en plus moribond, notre attachement morbide à tous ces instruments nécessaires mais jamais suffisants à l’accomplissement de l’humain…Éternelle problématique ambivalente qui sert de fil rouge à la régénérescence elle-même, évitant ainsi que l’arbre du renouvellement « des thématiques poétiques » ne cache la forêt des finalités… ça va mieux en le disant.
    Et merci encore

    Aimé par 1 personne

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