Hoquet

Léon-Gontran Damas (1912-1978) – FRANCE (Guyane)

Redenção

Et j'ai beau avaler sept gorgées d'eau 
trois à quatre fois par vingt-quatre heures
me revient mon enfance 
dans un hoquet secouant 
mon instinct 
tel le flic le voyou

Désastre 
parlez-moi du désastre 
Parlez-m'en

Ma mère voulant d'un fils très bonnes manières à table 
Les mains sur la table 
le pain ne se coupe pas 
le pain se rompt 
le pain ne se gaspille pas 
le pain de Dieu 
le pain de la sueur du front de votre Père 
le pain du pain
Un os se mange avec mesure et discrétion 
un estomac doit être sociable 
et tout estomac sociable 
se passe de rots 
une fourchette n'est pas un cure-dents 
défense de se moucher 
au su 
au vu de tout le monde 
et puis tenez-vous droit 
un nez bien élevé
ne balaye pas l'assiette

Et puis et puis 
et puis au nom du Père 
du Fils 
du Saint-Esprit 
à la fin de chaque repas

Et puis et puis 
et puis désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m'en

Ma mère voulant d'un fils mémorandum

Si votre leçon d'histoire n'est pas sue
vous n'irez pas à la messe
dimanche
avec vos effets des dimanches

Cet enfant sera la honte de notre nom
cet enfant sera notre nom de Dieu

Taisez-vous 
Vous ai-je ou non dit qu'il vous fallait parler français 
le français de France 
le français du français 
le français français

Désastre 
parlez-moi du désastre 
parlez-m'en

Ma Mère voulant d'un fils 
fils de sa mère

Vous n'avez pas salué voisine 
encore vos chaussures de sales 
et que je vous y reprenne dans la rue 
sur l'herbe ou la Savane 
à l'ombre du Monument aux Morts 
à jouer 
à vous ébattre avec Untel 
avec Untel qui n'a pas reçu le baptême

Désastre 
parlez-moi du désastre 
parlez-m'en

Ma Mère voulant d'un fils très do 
très ré 
très mi 
très fa
très sol 
très la 
très si 
très do 
ré-mi-fa
sol-la-si
do 

Il m'est revenu que vous n'étiez encore pas 
à votre leçon de vi-o-lon
Un banjo 
vous dîtes un banjo 
comment dîtes-vous
un banjo 
vous dîtes bien 
un banjo 
Non monsieur 
vous saurez qu'on ne souffre chez nous 
ni ban 
ni jo 
ni gui 
ni tare 
les mulâtres ne font pas ça 
laissez donc ça aux nègres


« Pigments et Névralgies » – réédition Présence Africaine, 1970

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