Hiver

Édouard Glissant (1928-2011) – FRANCE (Martinique)

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J’arriverai le soir dans une chambre chaude — et
Tu y seras brûlante et douce.

Quand le merle sifflait dans l’herbe et que le vent
Rongeait d’éternité les pierres de nos gros murs,
C’était pour nous la fête et tout s’accomplissait.

Nous connaissions le temps,

Pour avoir attendu avec l’eau sous la terre

Et nous savions

Le façonner autour de nous comme le temple

Et qu’il résonne de notre cri.

Plus tard le cours des jours et la terrible absence

Et te porter encore,

Pesant de tout le poids

Des lieux vacants de toi.

Te porter plaie brûlante ouverte sur la ville

Et craindre.

Mais maintenant le temps
S’incurve autour de nous
Et toi présente.
Les vagues de la joie, le chant

Comme des pierres délivrées,

Le sourire

Ou plutôt l’obole des visages,

Et l’aventure

De tant s’aimer.

Toute fête a ses cris et nous avions les nôtres.

Puisqu’ils pouvaient enfin

Avoir passage dans la gorge

Et trouver l’air, emplir

Un coin de chambre, un pli de drap,

Ce n’était pas pour dire ou appeler,

C’était nos corps pressés d’aller plus loin encore,

D’arriver quelque part où plus rien ne se crie.

Mais non! la terre… la terre où tout se joue,
La terre chargée de nous.

Dehors le merle et sa chanson

Sont avec nous.

L’effort des céréales et l’eau des frondaisons,

L’offre impudique des chemins

Et tant de bois.

Mais nous ne pourrons pas, comme j’aurais voulu, Être un jour avalés par la carrière ouverte

Et descendre dormir à jamais dans la terre
Auprès des eaux profondes, sans lumière,
Chair contre chair, chaude contre le froid.

Dormir en caressant parfois le flanc de l’autre,
Quand le jaune se fait présent comme d’un fruit,
Devant les yeux fermés, dans le cerne de nuit,

Puis se serrer plus fort contre l’autre
Et sourire.

Ils n’étaient même pas francs comme des couteaux,
Ou des gueules levées sur vous pleines de dents,
Tous les touchers de la menace.

Ils n’avaient de visage que celui
Qu’ils te donnaient, fragile,
Autre déjà, presque livrée.

Il n’y avait bataille qu’en tes yeux

Agrandis, mais ne voyant plus

Vers le dehors — accaparés —

Voulant me voir et me savoir et ne pouvant,

Moi comme un fauve fou à la force inutile,

Trop pesant pour la lutte étrangère à ma rage,

Ailleurs, où tu retournais donc parfois.

D’autres étaient précis comme des maladies,
Avaient presque visage au dehors de la chambre
Et tout le poids de la bêtise.

Ils venaient de la force

Qui a pouvoir, dictée des lois, qui a les armes

Et tant de corps mécanisés.


Et nous, de nous savoir

Brasier pur et bonté pour les temps à venir,
D’avoir à nous tes yeux où les fauves les plus mornes
Ne seraient pas venus sans se réconcilier,

Nous n’en étions pas moins cernés
Hors la puissance : bons pour subir.


Ils t’auront pris tes jours, tes songes, tes sueurs,
Lassé tes yeux, courbé ton corps

D’arbuste brave,

Comme aux beaux jours,

La grisaille démente d’octobre.

 

 

 

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