Initiation à la poésie iranienne – partie III (proposée par Monia Boulila)

Monia Boulila (1961-) – Partenaire d’AFROpoésie – TUNISIE

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21

 

Tu étais sans prélude

Et sans toi

Le monde tout entier

Avait un prélude

 

22

 

Tu es devenu archéologue

À toi de déchiffrer la date de la fossilisation des cellules de mon cerveau

Tu as foré dans mon existence

Tu as compris

Un squelette de 70 kilos de viande, de gras, de vêtements et de chaussures

Il fut mort une vingtaine d’années

Or le médecin légiste le salue toujours

Un squelette de 70 kilos de viande

Sifflant dans le parc

Des morceaux de sa viande donnés aux chats

Et son cerveau aux petites corbeilles

Pour qu’elles jouent avec les pigeons quand elles seront grandes

Un squelette qui, dans sa lutte contre le réchauffement climatique,

S’est écorché

Pour donner sa peau aux manchots polaires

En cirant à tue-tête

Ne donnez pas espoir aux frigos de la ville

Tu es devenu archéologue

Tu auras mon squelette

 

23

 

Une île lointaine

Dans un labyrinthe de désillusion

Des flammes du feu qui ne s’éteint jamais, le vent soufflant

Les coraux morts

Les fantômes des arbres

Qui peinent à inspirer

Sur les sentiers qui ne mènent nulle part

Des prisonniers

En tenue de travail, de sommeil, de repas

Je me jette dehors

Je n’ai qu’une vingtaine

Dans le labyrinthe de désillusions

La corbeille ne cesse de crier

Il faut tout chaud ou tout froid

Il ne pleut pas pour la plupart de l’année et un jour il pleut follement

Je me jette dehors

Dans les eaux usées et croupies

Nombres à dix chiffres

Des marchandises emmagasinées

Je me rétrécis

Mes paroles sont mélodiques

Mes mots tournent et tournent

Ils effacent les points

Certains suivent des régimes de paroles

Pour que les petites casques de protection

Leur soient propres

Peut-on voir l’amour par satellite?

Dans les vingtaines

Ici

Un an après

On a 60 ans

 

24

 

Pour la nuit

La couleur de vêtements n’a aucun sens

Moi ici, mes saisons ont la couleur de ses vêtements

 

25

 

Bref, la libellule

Qui s’est assises sur le mot de ton cœur

Avant de s’envoler

Devient enceinte si tu touches à des mots

Et elle met bat des mots

Range les mots

Et je serai lu

 

26

 

Théâtre

Toute ta vie

Ta chambre de sommeil est noire

Tu fais des brouillards avec la fumée de ta cigarette 

Au bout du compte

Il ne reste qu’une silhouette noire de toi

Ne me trompe pas avec ces charades

 

27

 

Il était plus fatigué que l’on ne pensait

Il allume une cigarette

Il s’allonge sur le sofa en cuir

Il s’efforce d’oublier le monde 

Peu après, il s’endort

Comme un petit enfant

De la paix

 

28

 

« Je t’aime »

Mon cœur était naïf

De penser que cette phrase ne fut dite que

Par toi

Et des messagers

 

29

 

Même quand je prends du somnifères

Je suis gonflé de toi

Je suis feuilleté

Tu me lis entièrement

Je suis réveillé

Même la mort ne pourrait vaincre ta présence

 

30

 

La mort vient

Tout le monde est en congé

Il faut l’accompagner

En ne sachant

Qu’elle aura

Le dernier mot

 

31

 

Dans la poche des mots déchirés

Tout est perdu

Avant qu’il ne soit tard

Fais passer les deniers mots

A ta langue

 

32

 

Tu es au milieu du feu

Je deviens cendre

Tu ne brûles pas

Je brûle sans feu

Voilà la façon dont

Nous nous effaçons

 

33

 

Mourir debout

Est un vœu lointain

Voilà des années que sont nés

Les arbres horizontalement

 

34

 

Quand on ne peut pas partir

Je dessine un cheval

On peut entendre des galops et des hennissements

Au milieu des couleurs

Cette peinture

Ne s’apprivoise pas

 

35

 

Je suis né aux coups de feu

Le mortier fait partie de ma famille

De mon lit

De mon domicile, de mon épouse

De mon linceul

De mon gilet de suicide

La mort est un petit jeu

 

36

 

T’es devenu une croix

Je te couds sur moi-même

La couronne de ton épine sur mes cheveux

Ressemble à un poisson se tordant de douleur

Sur les sables mouillés

 

37

 

La Terre

Comprend quatre lignes de transport

Et mille notes musicales

Sans les corbeilles

La terre chante le printemps en bégayant

 

38

 

Tu ouvres le journal

On voit des mortiers sauter

Des corps terrifiés sortant de tombe

Cachés derrières toi

La sirène de raids aériens retentit

Des chars sur la table

Les avions franchissent le mur du son

On se cache sous la table

Tu les menaces de retourner au journal

En rampant

Tu fermes le journal

Faisant semblant de dormir

Ce journal n’aide à nettoyer aucune vitre

 

39

 

Je bois du café

Le marc c’est ton visage

Et une silhouette qui

Ne me ressemble pas

Avec toi

Mon ombre

Est une ligne tremblante

 

40

 

Le temps goutte

Sur toutes les feuilles vertes

Mes allées et venues dans la limite de la voie lactée

Je corromps le temps

Pour qu’il s’écoule moins vite

J’ai peur que la mort

N’entre pas dans un marché

 

41

 

Comme le magazine

Plein de cartouches

Dès que je sourcille

Ma balle te tuera

Si je ne sourcille pas

Mes molécules deviennent une poudrière

Sur mon dos

Je deviens une bombe

Je tire en l’air

Je suis criblé de balles

On se bat tous les deux pour mourir

Je marche

La balle retentit

Je dors

La balle retentit

Je meurs

La balle retentit

Les bouches des hommes

Sentent la poudre

 

42

 

Ta présence est comme des points de suspension

Représentant ta continuité

La hauteur des écritures illisibles

Je me perds sur le sentier de tes paroles

Mes colonnes toutes vides

Ne seront pleins

De tes écritures

 

43

 

Constituant de grandes parties de moi

Un petit poisson rouge

Etranger avec des mots pluvieux

Le cauchemar d’un petit aquarium rempli d’eau boueux

Ayant fossilisé mes écailles

Ma douleur s’est gravée sur mon corps en hiéroglyphe

Regardez mes douleurs aux musées

 

44

 

Le manque de toi

Fut peint comme un visage

Sans lèvres

Mes pupilles noires pleuraient dans mes mains

Et chacun de mes cheveux

M’échappait

Comme un pissenlit au vent

Tu n’es pas venu

La peinture vendait bien

 

45

 

Sans prélude

Mon crayon devint un platane

Plein de corbeilles

Couvant sur tous mes paroles

Comment puis-je t’écrire que

Mon cœur avait un pigeon pour toi

 

46

 

Tout mon amour

S’accommode dans une boîte à allumettes

Allume

Ta cigarette

Dans le souffre de mes imaginations

De toi

Me suffirait cela et l’odeur de tabac

Qui brouilleraient ma vie

 

47

 

Le prix de la mort

Est moins cher que tous les oliviers

Même si on plante des oliviers sur toute la Terre

Il n’y aura pas de paix

 

Poème de SânâzDâvoudzâdéfar

Extrait de Je piétine sur les lettres mortes

Traduit par Kianouche Amiri

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