« Route de l’esclave » de Bernard Fariala Mulimbila

Poème de Bernard Fariala Mulimbila (1955-) – RDC

Jeune fille du Maniema. Photo (Studer Koch) tirée du livre de René J. Cornet, Maniema pays des  mangeurs d’hommes, Ed. L. CUYPERS, Bruxelles 1955, 2è  édition.

Sur la route d’Udjidji*, route de l’esclave,

Route de châtiments, vers le pays de  non-retour,

Route tapissée du sang, de larmes et de sueur,

Saturée de guirlandes d’ossements et de crânes,

Les restes de ta race, tes parents, tes frères et sœurs,

Véritables gravures et sculptures de cette route des détours,

Toi aussi la mort t’épie, ô femme de tribulations !

 

Dans cette géhenne empestée vers ce bagne

Où t’escortent les essaims de mouches

Ovationnant ton passage à chacune de leurs boucheries

Eparses le long des chemins menant vers Udjidji,

Grand marché des esclaves, marchés des infortunés,

Où ceux émaciés sont toujours abandonnés

Dans cette brousse hostile, à la merci des hyènes,

A la merci des charognards pourtant repus de chair humaine.

 

Ô femme alanguie ! Ô femme languide !

Là-bas, hélas ! au pays de vautours, au pays de non-pardon,

Pas de cimetières ni catacombes pour les esclaves,

Seuls les ventres sépulcraux des vermines et des fauves,

Sont les tombes, les cryptes des tiens déportés.

Seule cette gent féroce te pleurera, t’ensevelira.

 

Ô femme esclave ! Ô femme à la figure morne !

Femme aux patines noires, femmes aux seins pendants,

Face aux torrents violents dépouillant les forêts de ses chapiteaux,

Sombre ou claire, lugubre et ankylosée, est la nuit stridente ;

On te fait marcher  dans les ruches de fourmis rouges te pinçant,

On te traîne dans les colonies de fourmis noires t’inoculant leur venin,

On te prive de tes soins de femme, dons naturels de ton état,

Parce que tu es esclave, parce que tel est ton sort.

Pourtant, tu es, parfois, cuve à plaisir de ces chenapans.

 

Ô femme au ventre scarifié, au visage sculpté !

Ô belle créature au galbe envoûtant et fascinant !

Tes cris, tes pleurs résonnent comme tambour roulant

Au travers de cette impassible et amovible nature,

Mais sans émouvoir les génies des forêts, plaines,

Vallées, mégalithes, montagnes et savanes,

Afin d’endiguer cette hécatombe, inhumer ce pogrom.

Muet, comme les mémoires et annales nationales,

Est encore cet univers, seul témoin incontesté de ce drame.

 

                  

 

*Udjidji : localité située sur la côte orientale du lac Tanganika en Tanzanie, qui a longtemps servi, entre 1860 et 1900, de lieu de vente des esclaves en provenance de l’ancien Maniema, aujourd’hui  devenu une des provinces du Congo-Kinshasa.

  Poème tiré de Femmes captives, Ed. Edilivre, 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Poème tiré de  Femmes captives, Ed. Edilivre, 2019.

* Udjidji : localité située à la côte orientale du lac Tanganika en Tanzanie, qui a longtemps servi, entre 1860 et 1900,  de lieu de vente des esclaves, en provenance de l’ancien Maniema, aujourd’hui  devenu une des provinces du Congo-Kinshasa.

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